Articles printemps 2026

Photographier la faune sans nuire à la nature : 

Comprendre, observer et aménager pour mieux cohabiter

Mélanie Bergeron, biol., M. Sc., Association forestière du sud du Québec, Révision : Guy Larochelle, ing.f., Agence forestière des Bois-Francs, et Frédérick Boyé, photographe animalier

Frédérick Boyé, photographe animalier

 

Au Québec, l’intérêt pour la nature et la photographie de la faune connaît un essor remarquable. De plus en plus de gens saisissent leur appareil photo pour immortaliser un oiseau, un cerf ou un renard aperçu dans son environnement. Cet engouement est une excellente nouvelle : il illustre un désir croissant de contact avec la nature.

Cependant, cette passion doit respecter la nature. Photographier la faune n’est pas un geste anodin : il implique un contact direct avec des animaux sauvages. Une approche trop intrusive peut avoir des impacts graves. Cet article propose un tour d’horizon des principes éthiques, des bonnes pratiques saisonnières et de certains aménagements forestiers qui permettent d’observer et de photographier la faune en harmonie avec la nature.

 

Une activité en plein essor, mais qui doit rester responsable

L’augmentation de la fréquentation des milieux naturels est un phénomène bien documenté. Depuis 2019, l’utilisation des sentiers de plein air a doublé au Québec, et environ 70 % de la population pratique une activité de plein air au moins une fois par année.

Or, des études menées dans les parcs nationaux montrent que même une faible présence humaine peut modifier le comportement de certains animaux. Des espèces normalement diurnes peuvent devenir nocturnes, comme on l’a observé chez le coyote ou le lynx roux aux États-Unis. D’autres profitent de la présence humaine pour éviter leurs prédateurs, ce qui peut modifier l’équilibre entre les populations et provoquer des problèmes de cohabitation.

Ces effets se font sentir à long terme : diminution du succès reproducteur, fragmentation des habitats, baisse de la survie hivernale, et chute ou hausse des populations locales. Photographier ou observer la faune sans précaution peut donc amplifier les impacts de la présence humaine en forêt. D’où l’importance d’adopter une approche éthique.

 

Donner la priorité à la faune

L’éthique de la photographie faunique repose sur un principe simple : la priorité revient toujours à l’animal, pas à la photo. Ce concept, défendu par plusieurs associations comme Nature First, le Fonds international pour la protection des animaux et la Sépaq, vise à minimiser notre empreinte écologique et à ne jamais perturber les comportements naturels.

Quelques bonnes pratiques

  • Maintenir une distance. Utilisez des téléobjectifs (400 mm et plus) pour éviter de vous approcher. Si un animal réagit à votre présence en fuyant, en s’immobilisant ou en adoptant une posture d’alerte, c’est que vous êtes déjà trop près.

  • S’abstenir de nourrir ou d’appâter. Habituer un animal à se faire nourrir est un grand danger. Les animaux perdent leur méfiance naturelle, se rapprochent des routes ou des zones habitées et deviennent vulnérables aux collisions et aux maladies.

  • Rester sur les sentiers. Le hors-piste peut fragiliser les sols, détruire la végétation et perturber des zones de nidification ou de repos discrètes (souvent invisibles pour un œil peu expérimenté).

  • Être discret. Évitez les bruits forts, les appels imitant la faune, les flashs et les lampes. Le silence et la patience sont les meilleurs alliés du photographe ou de l’observateur.

  • Ne rien déplacer ni modifier. Ne coupez pas de branches, ne dégagez pas le terrain pour une meilleure vue : chaque élément naturel a une fonction écologique.

  • Protéger les emplacements sensibles. Ne publiez jamais la localisation exacte d’une espèce rare ou menacée; ces informations peuvent mener à sa disparition.

 

Le dilemme du nourrissage

D’abord, distinguons le nourrissage de l’appâtage. Le nourrissage est l’action de donner à un animal les aliments nécessaires à sa survie et à son développement alors qu’appâter, c’est attirer un animal avec un appât. Nourrir perturbe la faune et ses habitudes. Une mauvaise nourriture peut lui nuire. Puis, la concentration d’animaux favorise la propagation de maladies, les comportements violents et plus encore. Bref, c’est nuisible. Appâter peut être moins néfaste à condition de se limiter et d’agir intelligemment. En fonction de l’espèce que l’on désire attirer, on choisit une nourriture adaptée, on limite la quantité donnée et l’on dispose cette nourriture dans un endroit naturellement utilisé par l’espèce. Par exemple, vous voulez photographier un écureuil. Vous pouvez placer trois ou quatre glands de chêne à un endroit précis sur une branche d’arbre quelques fois par semaine. 

 

Adapter sa pratique aux saisons

Les conditions naturelles du Québec imposent une adaptation continue aux cycles de la faune. Chaque saison présente ses occasions pour le photographe et ses risques pour la faune.

Printemps

C’est la saison de reproduction et de nidification pour la majorité des espèces. Les animaux sont alors extrêmement vulnérables. Approcher un nid de gélinotte, une tanière de renard ou une bécasse en parade peut provoquer l’abandon des petits ou l’exposition des œufs aux prédateurs. Les mois d’avril à juin exigent donc un maximum de retenue. Le photographe doit :

  • éviter les zones de reproduction connues;

  • ne jamais suivre un animal portant de la nourriture ou transportant des débris végétaux;

  • préférer les jumelles ou les téléobjectifs pour les observations.

Été

La végétation dense cache de nombreuses espèces. C’est une bonne période pour s’exercer à la photographie dans les parcs municipaux ou en bordure de forêt, sans pénétrer dans les milieux sensibles. Les insectes pollinisateurs, amphibiens et oiseaux chanteurs offrent des sujets variés pour la macrophotographie et l’apprentissage de l’art de la photographie.

 

 

Automne

C’est la saison des déplacements, de la migration et de la recherche intensive de nourriture avant l’hiver. Les photographes doivent limiter le dérangement afin de ne pas compromettre les réserves énergétiques accumulées. Privilégiez les observations à distance, dans les zones ouvertes ou en lisière, où les animaux se
déplacent naturellement. De plus, il ne faut pas oublier la saison de la chasse. De nombreux chasseurs sont à l’œuvre dans nos forêts en cette saison. Choisissez des sites sans chasse pour votre sécurité, mais aussi pour ne pas nuire au succès de chasse et assurer une bonne cohabitation entre les utilisateurs de la forêt.

Hiver

Sous le froid et la neige, chaque calorie dépensée est comptée. Poursuivre un individu dans la neige épaisse ou s’approcher d’un ravage de cerfs peut forcer un animal à fuir et à consommer inutilement son énergie. Utilisez plutôt des points d’observation fixes et camouflés, telles des caches de chasseurs. L’hiver est aussi une excellente saison pour photographier les traces et indices de présence, un témoignage discret et respectueux de la vie hivernale.

 

Le rôle clé de l’aménagement forestier

Il est néfaste de nourrir artificiellement les animaux. Toutefois, rien ne nous empêche d’améliorer nos forêts pour les rendre plus intéressantes pour la faune et maximiser les occasions d’en voir. L’avantage est de pouvoir observer des comportements naturels et non une concentration artificielle de la faune induite par le nourrissage.

Diversifier les habitats

Des peuplements d’âges et d’essences variés favorisent la biodiversité faunique. Créer une mosaïque de coupes et de trouées irrégulières alterne les habitats, tels que de jeunes forêts pour l’alimentation, des peuplements matures pour l’abri, des clairières pour la parade ou la chasse, etc.

  • Pour la gélinotte huppée, des peuplements mixtes à prédominance de feuillus (peuplier, bouleau, cerisier, aulne) avec 30 % de résineux sont idéaux.

  • Le lièvre d’Amérique prospère dans les jeunes sapinières denses où il trouve protection et nourriture.

  • La bécasse d’Amérique recherche des aulnaies et tremblaies jeunes, ponctuées d’ouvertures de 0,2 à 0,8 ha pour ses parades printanières.

  • Le cerf de Virginie a besoin de zones d’abri (résineux matures) à proximité de nourriture (jeunes forêts feuillues). Par exemple, des bandes de coupe de 15 à 20 m en bordure des peuplements d’abri lui offrent un accès direct à la nourriture en hiver.

Valoriser l’effet de lisière

Les transitions entre deux types d’habitats (forêt jeune et mature, forêt feuillue et résineuse, etc.) abritent une grande richesse faunique. Elles offrent abri, nourriture et corridor de circulation. Des coupes irrégulières ou les îlots maximisent ces lisières.

Conserver les bandes riveraineset milieux humides

Les étangs, ruisseaux et marécages sont essentiels à la biodiversité. Une bande riveraine intacte protège ces milieux et offre un excellent cadre de photographie.

Favoriser les arbres et arbustes fruitiers

Pommiers sauvages, cerisiers, sorbiers, viornes et amélanchiers attirent plusieurs espèces. En les maintenant, en favorisant leur régénération naturelle ou en les plantant, on enrichit à la fois l’habitat de la faune et les possibilités photographiques.

 

La photographie comme outil de sensibilisation et de gestion

Au-delà de la passion, la photographie animalière peut devenir un outil de suivi écologique pour les propriétaires de boisés.

  • Documenter les espèces présentes et leur abondance aide à évaluer la diversité faunique du site et à orienter les décisions d’aménagement.

  • Les images peuvent témoigner du succès des interventions forestières, tels l’arrivée ou le retour d’une espèce.

  • Partagées avec prudence ses photos (sans localisation précise) contribuent à sensibiliser le grand public à la valeur écologique des forêts privées aménagées.

 

Une culture de respect à bâtir collectivement

Le développement rapide de la photographie en nature au Québec exige une responsabilisation collective. Dans l’Ouest canadien et américain, la surmédiatisation de certains sites a entraîné des effets néfastes : destruction d’habitats, surfréquentation, appâtage d’animaux, accidents routiers.

Au Québec, bâtissons une culture éthique locale dès maintenant. Chaque propriétaire forestier peut y contribuer en valorisant la cohabitation harmonieuse entre la faune et les humains, et en appliquant de bonnes pratiques.

Rappelons-nous que l’objectif du photographe est de ne jamais devenir une menace pour son sujet. En respectant les distances, les risques saisonniers, les habitats et les principes d’aménagement forestier durable, il est possible de capturer la beauté de la faune tout en la préservant.

 

 


 

 

 

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