Articles printemps 2026

La foresterie à l’ère numérique : Les technologies d’aujourd’hui et de demain

Mélanie Bergeron, Biol. M. Sc., AFSQ

Longtemps perçue comme un secteur reposant surtout sur le savoir-faire terrain et la mécanique lourde, la foresterie connaît aujourd’hui une transformation technologique profonde. Des outils numériques sont désormais présents à toutes les étapes de la chaîne de valeur forestière, de la planification des interventions jusqu’au transport du bois et au suivi sylvicole. Pour les professionnels forestiers, ces technologies représentent à la fois des leviers de productivité, des outils d’aide à la décision et des moyens concrets de mieux concilier rentabilité, sécurité et durabilité.

La connectivité des équipes

La première révolution visible sur les chantiers forestiers est sans doute celle de la connectivité. L’arrivée de solutions satellitaires, notamment Starlink, permet aujourd’hui un accès à Internet haute vitesse dans des zones auparavant mal desservies. Cette connectivité facilite la communication entre les équipes, la transmission des plans de coupe, le suivi des machines et la gestion logistique en temps réel. Elle permet aussi l’intégration progressive des autres technologies numériques, telles que la télémétrie, les tableaux de bord de gestion et les formulaires de données numériques, qui transforment la manière de superviser les opérations forestières.

 

La planification forestière

La planification, la supervision et la gestion sont parmi les étapes les plus fortement transformées par le numérique. Les systèmes d’information géographique (SIG), les images satellites, les drones et les données LiDAR offrent désormais une vision fine du territoire forestier. Le LiDAR, en particulier, permet de produire des modèles 3D précis du relief et de la structure des peuplements. Il facilite l’inventaire forestier, l’estimation des volumes et la planification des chemins.

Les images satellites ou aériennes permettent de surveiller les forêts à grande échelle et contribuent à la détection des sécheresses, maladies et infestations d’insectes. Elles permettent aussi de comparer le couvert végétal à intervalles réguliers afin de détecter des anomalies.

Au Québec, nous sommes chanceux. Ces données sont de plus en plus disponibles et offertes gratuitement sur la plateforme Forêt ouverte du gouvernement du Québec. Toutefois, l’utilisation de ces données à leur plein potentiel demeure un défi, car cela exige des compétences et logiciels précis.

Les drones, quant à eux, sont devenus des outils polyvalents. Ils servent à produire des orthophotos, suivre la régénération, mesurer la densité et la vigueur des plantations, détecter les chablis, vérifier la conformité des travaux, inspecter les chantiers et plus encore. En bonus, ces images peuvent être analysées à l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle. En somme, leur usage peut significativement réduire le temps nécessaire à la réalisation des relevés terrain.

 

La gestion quotidienne

Sur le terrain, les professionnels forestiers utilisent de plus en plus des outils numériques portables, comme les compas forestiers électroniques et les applications mobiles de collecte de données. Ces outils améliorent la précision des inventaires, réduisent les erreurs de transcription et facilitent le transfert des données vers les systèmes de planification.

Pour les gestionnaires et les entrepreneurs, les tableaux de bord connectés permettent de suivre en temps réel la productivité des machines, les temps d’arrêt et l’état mécanique des équipements. Ces informations appuient la prise de décision, la planification de la maintenance et l’optimisation des opérations.

 

 

La construction de chemins forestiers

La construction et l’entretien des chemins forestiers bénéficient aussi des avancées technologiques. Les données LiDAR et les SIG permettent de mieux analyser les pentes, les sols et les zones sensibles. Bien utilisés, ils peuvent réduire les impacts environnementaux et les coûts à long terme. Aussi, des projets pilotes intègrent l’intelligence artificielle pour identifier les chemins à fort potentiel de dégradation et prioriser les entretiens.

 

La récolte et le transport

En récolte et transport du bois, la transformation numérique est déjà bien amorcée. Les machines forestières sont équipées d’ordinateurs de bord, de capteurs et de systèmes de télémétrie qui collectent une grande quantité de données sur la production, la consommation de carburant et les déplacements.

Les logiciels de logistique et de traçabilité centralisent ces informations afin d’assurer un meilleur suivi des volumes récoltés, transportés et livrés aux usines. Cette traçabilité est de plus en plus importante, tant pour répondre aux exigences de certification que pour assurer la transparence auprès des clients.

Des technologies sont aussi en développement, comme la machinerie hybride ou électrique. L’objectif est évidemment de réduire l’empreinte carbone des opérations forestières. D’ailleurs, en 2023-2024, trois abatteuses hybrides ont été testées dans différentes régions, dont au Centre-du-Québec. Le projet visait à mesurer la productivité, la consommation et la durabilité en conditions réelles des équipements.

Parmi les autres technologies en développement, notons :

  • la détection des arbres sur pied ou des billes de bois au sol pouvant éventuellement permettre une automatisation de la récolte et du débardage;

  • le débardage téléopéré, soit par un opérateur dans le confort de son bureau ou de son domicile;

  • le mesurage du bois à l’aide de caméras et de l’intelligence artificielle.

 

Les travaux sylvicoles

Les travaux sylvicoles sont, pour l’instant, moins transformés que les activités mécanisées. Toutefois, plusieurs technologies émergentes laissent entrevoir des changements futurs. Des drones semeurs sont à l’essai pour le reboisement de grandes superficies ou de sites difficiles d’accès. Leur efficacité demeure pour l’instant limitée par les conditions climatiques et la préparation du sol.

Les exosquelettes, quant à eux, pourraient faciliter les travaux manuels de plantation et de débroussaillage. Ils contribueraient à la prévention des blessures et à l’attractivité des métiers sylvicoles. Leur utilisation reste expérimentale, mais elle répond à des enjeux bien réels de santé et sécurité.

 

 

Le potentiel de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle (IA) est au coeur des perspectives d’avenir en foresterie. Elle permet déjà d’automatiser l’analyse des images de drones, de détecter des superficies traitées et d’estimer des volumes de bois. À moyen terme, l’IA pourrait appuyer des décisions plus complexes, comme la planification des interventions, la prédiction des rendements forestiers ou l’anticipation des menaces.

Cependant, son déploiement demeure freiné par le manque de données standardisées, les coûts d’intégration et la difficulté de transférer les résultats de la recherche vers des outils accessibles aux petites entreprises forestières.

 

Les enjeux humains, réglementaires et organisationnels

La transformation technologique ne se limite pas aux outils. Elle soulève des enjeux. D’abord, le vieillissement de la main-d’oeuvre et la difficulté d’attirer la relève rendent nécessaires des investissements en formation continue et en développement des compétences numériques. Les technologies peuvent être des leviers pour séduire la relève. Toutefois, les petites entreprises en forêt privée ont une capacité limitée à investir dans les nouvelles technologies. Leur intégration est donc progressive.

Ensuite, la réglementation n’est pas toujours adaptée et ralentit parfois l’expérimentation de certaines technologies. Par exemple, des chargeurs automatisés et des camions en convoi sont actuellement testés au Québec, mais un conducteur doit toujours être présent. Il n’y a donc pas encore de gain en productivité.

Malgré ces défis, les technologies numériques offrent une occasion unique de moderniser la foresterie tout en réduisant ses impacts environnementaux et en répondant davantage aux attentes de la société.

Pour les propriétaires forestiers et les professionnels, l’enjeu n’est plus de savoir si ces technologies feront partie de l’avenir, mais de trouver comment les intégrer progressivement, de manière réaliste et adaptée aux réalités du terrain.

 


Pour en savoir plus

Ce texte est basé sur la vigie des tendances technologiques en aménagement forestier au Québec, un rapport de ForêtCompétences.

 

 

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