Articles printemps 2026

Valoriser les champignons forestiers grâce à la mycosylviculture

Louis Lefebvre, agronome, Adapterre

Planche artistique illustrant le réseau invisible, mais pourtant crucial pour la résilience de nos forêts, entre les arbres et les champignons mycorhiziens

 

Les champignons forestiers représentent une ressource encore peu intégrée à l’aménagement des forêts québécoises. Pourtant, plusieurs espèces comestibles entretiennent des relations étroites avec les arbres et dépendent directement des conditions forestières. La mycosylviculture propose d’intégrer cette dimension dans la gestion des boisés afin de valoriser les champignons tout en maintenant la production de bois.

Qu’est-ce que la mycosylviculture?

La mycosylviculture consiste à considérer les champignons forestiers à fort potentiel commercial comme une composante à part entière de la gestion forestière.

De nombreuses espèces comestibles importantes entretiennent une relation symbiotique avec les arbres, appelée mycorhize. Dans cette association, les champignons et les arbres échangent des ressources et contribuent mutuellement à leur développement.

Cette relation signifie que les conditions forestières influencent directement la présence et la productivité de plusieurs espèces de champignons. Parmi les facteurs déterminants, on retrouve notamment :

  • la composition en essences d’arbres;

  • la structure et l’âge des peuplements;

  • les caractéristiques des sols;

  • l’humidité et le microclimat forestier;

  • les perturbations naturelles ou anthropiques.

La mycosylviculture vise donc à mieux comprendre ces relations afin d’intégrer les champignons dans la réflexion entourant l’aménagement des forêts.

 

Pourquoi s’intéresser à la mycosylviculture?

La mycosylviculture peut contribuer à :

  • diversifier les revenus forestiers;

  • renforcer la multifonctionnalité des boisés privés;

  • renforcer la résilience de vos forêts par une prise en compte des champignons alliés des arbres.

 

L’émergence de la mycosylviculture

La récolte de champignons forestiers fait partie depuis longtemps des usages de la forêt au Québec. Pendant des décennies, cette activité s’est surtout développée de manière opportuniste, reposant sur l’expérience des cueilleurs et la connaissance empirique des milieux.

Au cours des dernières années, plusieurs initiatives ont contribué à structurer cette approche en Espagne, en France, au Québec et ailleurs. Des chercheurs, des cueilleurs expérimentés et des conseillers spécialisés ont commencé à documenter les relations entre les champignons, les essences d’arbres, la structure des peuplements ainsi que certaines caractéristiques clés des sols.

Parallèlement, la foresterie québécoise s’est structurée autour d’outils visant la gestion durable de la ressource ligneuse. Les inventaires forestiers, les classifications écologiques et les plans d’aménagement, notamment, ont permis d’approfondir la compréhension des peuplements forestiers et de leur dynamique.

Ces outils ont graduellement ouvert la voie à une réflexion plus large sur la multifonctionnalité des forêts, incluant les produits forestiers non ligneux (PFNL).

C’est dans ce contexte qu’émerge aujourd’hui la possibilité de pratiquer la mycosylviculture chez vous. Cette approche de gestion propose d’intégrer explicitement les champignons forestiers dans l’analyse écologique et la planification des interventions forestières.

Chez Adapterre, ces connaissances ont été progressivement intégrées à des démarches appliquées permettant :

  • de croiser les connaissances scientifiques et empiriques sur les champignons forestiers;

  • d’utiliser les données issues des inventaires forestiers et cartographiques divers;

  • d’en tirer une analyse diagnostic multicritères applicable sur le terrain, pour mesurer le potentiel mycologique des peuplements;

  • de proposer des recommandations d’aménagement et d’actions diverses visant la production de champignons à forte valeur tout en produisant du bois de qualité.

Cette démarche permet aujourd’hui de passer d’une simple logique de cueillette opportuniste à une gestion du potentiel mycologique, où les interventions sylvicoles peuvent être adaptées afin de maintenir, améliorer et stabiliser la production des espèces visées.

 

À mesure que les connaissances progressent, la mycosylviculture pourrait devenir un nouveau modèle d’aménagement multiressources permettant de valoriser les forêts privées du Québec.

 

Dans cette perspective, la mycosylviculture ne remplace pas la foresterie existante. Elle s’inscrit plutôt dans la continuité des outils d’aménagement forestier, en y ajoutant une dimension supplémentaire, celle des champignons forestiers, et ce, en gardant l’accent sur les objectifs régulièrement partagés par nos clients forestiers, soit de maintenir ou d’améliorer la santé et la résilience de leurs écosystèmes forestiers tout en optimisant la valeur globale de leurs propriétés.

 

Cartographier le potentiel mycologique

L’un des outils clés du développement de la mycosylviculture est la cartographie du potentiel mycologique.

 

 

En combinant les inventaires forestiers, les connaissances écologiques et l’expérience de cueillette commerciale de PFNL, il devient possible d’identifier les milieux favorables à plusieurs champignons forestiers.

Cette analyse permet notamment de produire des cartes illustrant le potentiel de différentes espèces à forts potentiels commerciaux au Québec, telles que :

 

 

Ces cartes permettent d’identifier, à l’échelle d’une région comme d’une seule propriété forestière, les zones présentant un potentiel plus élevé pour certaines espèces.

Elles constituent ainsi un premier outil d’aide à la décision permettant de mieux orienter les démarches à l’échelle d’un grand territoire, avant même d’avoir à notre disposition un plan d’aménagement forestier et sans même avoir mis les pieds sur le terrain. 

 

Le potentiel régional

Dans une étude réalisée en 2025 pour la MRC du Haut SaintFrançois seulement, nous avons mesuré qu’environ 50 000 hectares présentent des conditions favorables à très favorables pour trois champignons à forte valeur commerciale. En appliquant des rendements très prudents et les prix de marché chez les grossistes observés en 2025, le potentiel brut annuel de ces trois espèces pourrait atteindre environ 4,5 millions de dollars.

Cette analyse combine plusieurs sources d’information, notamment :
• les données d’inventaire forestier;
• la topographie et l’hydrographie;
• certaines caractéristiques écologiques du territoire;
• les connaissances sur l’écologie des espèces ciblées.

 

Comment évaluons-nous le potentiel mycologique d’une forêt?

Il importe de le répéter encore une fois : l’intégration des champignons forestiers dans l’aménagement ne nécessite pas de transformer complètement les pratiques forestières existantes. Elle repose plutôt sur l’ajout de nouveaux cadres d’analyse et d’observation.

Lorsqu’un propriétaire souhaite explorer le potentiel des champignons forestiers sur sa propriété, notre démarche repose sur une analyse structurée qui combine les informations déjà disponibles dans le plan d’aménagement forestier, une analyse cartographique du potentiel mycologique, puis des observations réalisées directement sur le terrain.

Cette approche permet de mieux comprendre les conditions favorables aux champignons forestiers et d’identifier les secteurs où certaines interventions pourraient être envisagées.

1 - Le plan d’aménagement forestier :point de départ du diagnostic - 

La première étape consiste à analyser le plan d’aménagement forestier (PAF) du producteur. Ce document constitue la base du diagnostic puisqu’il rassemble déjà une grande quantité d’informations sur les peuplements présents sur la propriété.

Les inventaires forestiers et les cartes associées permettent notamment de connaître :

  • la composition en essences d’arbres;

  • l’âge et le stade de développement des peuplements;

  • la structure forestière;

  • l’historique des interventions sylvicoles;

  • certaines caractéristiques du drainage et du relief;

  • les accès et les contraintes d’aménagement.

Ces informations permettent d’identifier les peuplements susceptibles d’être favorables à certaines espèces de champignons forestiers. Par exemple, la présence d’essences d’arbres hôtes ou de certaines structures forestières peut déjà fournir des indices sur le potentiel mycologique d’un secteur.

Dans cette étape, l’ingénieur forestier joue un rôle central en interprétant les données du plan d’aménagement et en fournissant les variables forestières pertinentes pour la mycosylviculture.

2 - La cartographie du potentiel mycologique - 

À partir de cette première lecture forestière, une analyse cartographique plus spécifique est réalisée afin d’estimer le potentiel de certaines espèces de champignons sur la propriété.

Cette analyse combine plusieurs sources d’information, notamment :

  • les données d’inventaire forestier;

  • la topographie et l’hydrographie;

  • certaines caractéristiques écologiques du territoire;

  • les connaissances sur l’écologie des espèces ciblées.

 

 

Ces informations permettent de produire des cartes illustrant le potentiel mycologique pour différentes espèces. Elles sont géoréférencées ainsi vous pouvez vous en servir sur votre téléphone intelligent lors de vos promenades. Ces cartes servent à identifier les secteurs où les conditions semblent les plus favorables, ainsi que ceux où le potentiel demeure plus incertain.

Il est important de rappeler que ces cartes représentent avant tout des hypothèses écologiques : elles permettent de cibler les zones à explorer, mais elles doivent toujours être validées par des observations sur le terrain.

3 - La visite terrain : valider les conditions réelles - 

La visite terrain constitue la dernière étape du diagnostic. Elle permet de confirmer, nuancer ou parfois corriger les hypothèses formulées à partir du PAF et de la cartographie.

Certaines variables importantes pour les champignons forestiers ne peuvent être évaluées correctement qu’en visitant les stations. Lors de cette étape, plusieurs éléments sont observés, notamment :

  • la fertilité;

  • l’aération et la structure du sol;

  • le comportement de l’eau dans la station;

  • la quantité et la qualité de la matière organique au sol;

  • la végétation indicatrice, comme les mousses et les herbacées;

  • l’ouverture réelle du couvert forestier;

  • la présence de bois mort.

La visite permet également de repérer des indices directs de présence fongique, par exemple des fructifications passées, des zones de récolte connues ou des conditions particulièrement favorables à certaines espèces.

4 - Une analyse croisée pour orienter les actions - 

Les informations issues du PAF, de la cartographie et de la visite terrain sont ensuite combinées afin d’évaluer le potentiel des différents secteurs de la propriété.

Cette analyse permet de distinguer :

  • le potentiel écologique naturel du site;

  • le potentiel d’amélioration par certaines interventions forestières;

  • la faisabilité de mise en valeur du secteur.

 

 

L’objectif n’est pas seulement de savoir où des champignons pourraient être présents, mais aussi d’identifier les secteurs où certaines actions pourraient améliorer ou maintenir les conditions favorables.

 

Dans plusieurs situations, cette démarche multidisciplinaire peut être réalisée dans le cadre de programmes de soutien aux servicesconseils agricoles et forestiers, permettant de réduire significativement les coûts pour les propriétaires.

 

Du diagnostic à l’action

Pour le propriétaire, cette démarche se traduit par des recommandations concrètes adaptées à sa propriété.

Selon les situations, cela peut signifier :

  • protéger certains secteurs déjà favorables;

  • adapter certains traitements sylvicoles;

  • maintenir certaines essences associées à des champignons recherchés;

  • améliorer/modifier l’accès ou les conditions de récolte de bois dans certaines zones;

  • installer un système d’irrigation dans certains cas ciblés.

L’objectif n’est pas de transformer radicalement les pratiques forestières existantes, mais plutôt d’intégrer progressivement le potentiel des champignons forestiers dans la gestion globale du boisé.

 

Une approche multidisciplinaire

L’évaluation du potentiel mycologique repose sur une collaboration étroite entre l’ingénieur forestier et l’agronome.

L’ingénieur forestier apporte son expertise sur les peuplements, les traitements sylvicoles et l’intégration des recommandations dans le plan d’aménagement forestier.

L’agronome spécialisé en produits forestiers non ligneux contribue à l’analyse écologique des stations forestières, à l’interprétation des conditions favorables aux champignons et à l’identification des possibilités de mise en valeur.

Cette complémentarité permet d’intégrer les champignons forestiers dans une vision cohérente de l’aménagement forestier multiressources, tout en maintenant les objectifs de production de bois et de santé des écosystèmes forestiers.

 

Des forêts plus multifonctionnelles

La mycosylviculture s’inscrit dans une tendance plus large visant à reconnaître la diversité des fonctions des forêts. Au-delà de la production de bois, les forêts peuvent contribuer à :

  • la production de PFNL;

  • la biodiversité;

  • les activités récréatives;

  • le développement économique régional;

  • l’occupation dynamique du territoire.

Dans ce contexte, l’intégration des champignons forestiers dans l’aménagement peut représenter une avenue intéressante pour valoriser certaines propriétés forestières.



Conclusion

L’intérêt croissant pour les produits forestiers non ligneux ouvre de nouvelles perspectives pour l’aménagement des forêts québécoises.

En s’appuyant sur les connaissances scientifiques, l’expérience et les observations terrain, ainsi que les outils d’analyse écologique, la mycosylviculture permet d’intégrer progressivement les champignons forestiers dans la gestion des peuplements. Plutôt que de s’opposer aux pratiques forestières existantes, cette approche s’inscrit dans la continuité des démarches d’aménagement, en y ajoutant une dimension supplémentaire.

À mesure que les connaissances progressent et que les outils se développent, la mycosylviculture pourrait ainsi contribuer à renforcer la multifonctionnalité des forêts et à mieux valoriser la diversité des ressources qu’elles offrent.

 

On commence par quoi?

Pour les propriétaires forestiers intéressés à explorer le potentiel des champignons sur leur propriété, quelques étapes simples peuvent être envisagées :

  • documenter les espèces présentes lors de vos sorties en forêt;

  • se procurer une carte de potentiel de champignons à forte valeur commerciale;

  • intégrer le potentiel fongique à votre plan d’aménagement;

  • réaliser certains traitements sylvicoles et autres actions ciblées, afin de vous enligner vers des conditions favorables, en y allant une étape à la fois.

 


Pour en savoir plus

Communiquez avec l’auteur, Louis Lefebvre, agronome chez Adapterre : info@adapterre.com | adapterre.com

 

 

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