Chronique d’un printemps sucré
Rachana Bhandari, étudiante Ph. D. Lakehead University, Thunder Bay Ontario, Sergio Rossi, ing.f., Ph. D., Roberto Silvestro, Ph. D. Université du Québec à Chicoutimi

L’Érablière intelligente de l’Université du Québec à Chicoutimi analyse les processus physiologiques à la base de la saison des sucres pour prédire l’évolution de l’acériculture en milieu nordique, dans un contexte de changement climatique. Une étroite collaboration avec l’érablière Au Sucre d’Or à Laterrière.
Le début du temps des sucres marque la véritable arrivée du printemps. Les chaudières se remplissent. Les tubulures commencent à couler. La forêt reprend vie. Mais, l’eau d’érable que nous voyons dégoutter n’est que la partie visible d’une histoire bien plus discrète et complexe; une série de mécanismes physiologiques finement coordonnés. Sous l’écorce des érables, un lent réveil saisonnier est en cours.
Après plusieurs mois de dormance hivernale, l’érable se réhydrate progressivement. Ses cellules reprennent leur activité. L’alternance des nuits froides et des journées douces entraîne des variations de pression à l’intérieur du tronc. Ces changements, invisibles à nos yeux, mettent la sève en mouvement et transforment une transition biologique silencieuse en récolte sucrée qui évoque pour nous le printemps.
L’automne et l’hiver : une période de dormance
Les érables se préparent à l’hiver bien avant les premiers gels. À mesure que les jours raccourcissent et que les températures baissent à l’automne, l’arbre ralentit sa croissance et passe progressivement en mode survie. Même si la formation du bois cesse tôt à la fin de l’été, les feuilles peuvent rester actives pendant plusieurs semaines à l’automne. Elles permettent à l’arbre de poursuivre la photosynthèse pour accumuler des sucres qui seront stockés sous forme de réserves dans les cellules vivantes des racines, du tronc et des branches. Ces réserves permettent aux érables de résister au gel, de maintenir un métabolisme minimal durant la dormance et d’alimenter le processus de réveil au printemps. À l’automne, lorsque la chlorophylle se dégrade, la couleur verte laisse la place aux jaunes et aux orangés éclatants. Les érables offrent alors leur spectacle de couleurs qui caractérise les paysages d’automne du Québec. La chute des feuilles marque la fin de la saison de croissance et le début de la dormance. Comparable à une forme d’hibernation, la dormance permet à l’arbre de ralentir son métabolisme, de cesser sa croissance et de paraître inerte. Pourtant, sous l’écorce, les tissus de l’érable se préparent déjà au printemps. Une fois installé, le gel provoque la formation de glace dans le tronc et piège des bulles d’air dans les vaisseaux qui conduisent l’eau. Le système hydraulique est temporairement en panne. Avant que la croissance ne reprenne, ce système devra être restauré, une récupération délicate qui permettra à la fois l’écoulement de la sève et le réveil annuel de l’arbre.
Le début du printemps : un réveil progressif
Les érables ne consultent pas le calendrier. La saison des sucres dépend d’une série de conditions environnementales précises. Le jour, les températures doivent dépasser 0°C, tandis que la nuit, elles doivent demeurer sous le point de congélation. Cette alternance de gel et de dégel provoque des variations de pression dans le système interne de l’arbre qui mettent la sève en mouvement. La neige commence à fondre, libérant de l’eau pour reconstituer les réserves hydriques du sol. La neige joue aussi un rôle protecteur fondamental aux latitudes nordiques, en formant une couche isolante qui maintient le sol à des températures voisines de 0°C. Malgré les conditions extérieures rigoureuses des hivers québécois, le sol est maintenu près du point de congélation, sans geler. Les racines sont donc prêtes à absorber de l’eau avant que l’érable ne montre de signes visibles de croissance.
Lorsque ces signaux se coordonnent, l’arbre entre dans une phase physiologique unique. Il n’est plus en dormance profonde, mais il n’a pas encore relancé sa croissance. Les bourgeons restent fermés et les feuilles ne se sont pas déployées. De l’extérieur, la forêt paraît encore somnolente, mais à l’intérieur du tronc, toutes les conditions sont réunies pour permettre à la sève de commencer à circuler.
L’impulsion de la sève
L’eau de l’érable ne se déplace pas de la même manière pendant toute l’année. En été, lorsque les feuilles sont bien développées, la transpiration produit une tension qui tire l’eau des racines vers l’atmosphère; un peu comme lorsqu’on aspire un liquide avec une paille. Durant le temps des sucres, alors que l’arbre n’a pas encore développé ses feuilles, il n’y a pas de succion vers le haut. L’écoulement de la sève est alors propulsé par des variations de pressions internes générées par les cycles gel-dégel. Ces fluctuations déclenchent une pression de la sève qui est expulsée vers l’extérieur à travers l’entaille. Tant que ces cycles se maintiennent, la sève peut s’écouler. Mais cette fenêtre de production est aussi fascinante qu’éphémère.
La fin du temps des sucres
À mesure que le printemps avance, l’érable prépare le développement de ses feuilles. Les bourgeons se gonflent, signe visible que les réserves sont mobilisées vers la croissance. Un changement interne majeur s’enclenche alors. Le fonctionnement hydraulique passe progressivement d’un mode dominé par la pression, typique de la fin de l’hiver, à un mode dominé par la tension créée par les feuilles en formation. Le système hydraulique, perturbé par l’hiver, est réparé pour fonctionner à plein régime. L’eau circule des racines vers la canopée afin de compenser les pertes liées à la transpiration. Une fois cette transition effectuée, la sève ne peut plus être récoltée. La pression interne qui permettait son écoulement disparaît. À ce moment, aucune technologie ne sera en mesure de la rétablir. Le temps des sucres atteint sa limite physiologique naturelle, une limite fixée par le calendrier interne de l’arbre qui marque le passage de la survie hivernale à la réactivation printanière.
Un rythme biologique délicat
Derrière chaque chaudière de sève se cache une horloge biologique finement réglée. Comprendre ce rythme devient essentiel dans un contexte où les conditions climatiques sont de moins en moins prévisibles. Des printemps hâtifs, des cycles gel-dégel irréguliers ou des transitions printanières plus courtes peuvent perturber la fenêtre sensible durant laquelle la sève se trouve sous pression dans les tissus. En restant à l’affût de ces signes, les producteurs de sirop d’érable pourraient mieux ajuster la période de la récolte plutôt que de se fier à une date fixe du calendrier. Finalement, le sirop d’érable est bien plus qu’un produit saisonnier. Il est l’expression visible d’une transformation invisible, un bref moment annuel où la biologie, le climat et la tradition se rencontrent.

Pour en savoir plus
Consultez l’article scientifique des auteurs : Bhandari R, Silvestro R, Rossi S. Decoding the seasonal clock of sugar maple: Timings and sequence of its phenological events. Trees, Forests and People. 2025; 22: 101020.
Consultez les projets de l’Érablière intelligente de l’UQAC :

