Articles printemps 2026

Chenilles : Bien plus que des ravageurs

Emma Despland, professeure-chercheure Université Concordia

Arpenteuse épineuse des feuillus (Phigalia titea)

 

Les chenilles sont souvent discrètes, mais jouent un rôle important dans la santé des forêts. Ces papillons en devenir sont des maîtres de la conversion de l’énergie des feuilles en biomasse animale et forment la base des chaînes alimentaires forestières. Elles représentent une biodiversité méconnue, mais accessible à ceux qui prennent le temps de les observer.

De ravageurs à merveilles de la nature

Le mot « chenille » évoque souvent des ravageurs agricoles ou forestiers, des visions de légumes criblés de trous ou de forêts défoliées dont les arbres dénudés présentent un aspect hivernal désolant en plein été. Mais demandez à un enfant : il vous rappellera que les chenilles deviennent des papillons. Il vous parlera peut-être de la chenille de monarque qui ne peut se nourrir que d’une seule plante, l’asclépiade, qui est toxique pour presque tous les autres êtres vivants, et dont la chenille de monarque séquestre les toxines dans son propre corps pour devenir elle-même toxique pour ses prédateurs.

Un biologiste pourra vous dire que les chenilles sont passées maîtres de la conversion de la biomasse. Elles croissent à une vitesse vertigineuse, multipliant leur poids par un facteur de mille ou plus en quelques semaines. Pourtant elles ne mangent que des feuilles, pas une diète très riche. Il faut dire qu’elles en mangent beaucoup : environ 100 fois leur poids par jour (par comparaison, 2 à 4 % pour un être humain).

 

Des épidémies spectaculaires, mais naturelles

Mais qu’en est-il de l’impact de toute cette herbivorie sur les arbres? Certes, certaines chenilles peuvent défolier les forêts. On pense notamment à la livrée des forêts (Malacosoma disstria) un insecte indigène avec des cycles d’épidémies régulières dont les populations ont connu une montée fulgurante dans les dernières années en Beauce et au Témiscouata. Ou bien, la spongieuse (Lymantria dispar), un insecte exotique, mais établi au Québec depuis longtemps qui a causé des défoliations importantes en Outaouais, en Estrie, en Montérégie et même dans les parcs de Montréal en 2021. Et bien sûr, la tordeuse des bourgeons de l’épinette (Choristoneura fumiferana) dont l’épidémie sévit depuis plusieurs années en forêt boréale.

Les arbres survivent généralement à une ou deux années de défoliation, mais peuvent certainement subir des chutes de croissance ou un dépérissement, surtout s’ils souffrent déjà de sécheresse ou d’autres stress. Mais en dehors des épidémies, le dommage est minime. Une étudiante de doctorat de mon laboratoire, Mahsa Hakimara, a documenté l’herbivorie sur les érables à sucre dans la réserve naturelle de Kenauk en Outaouais hors de période d’épidémie et a montré des pertes de feuillage annuelles de 9 %, une perte sans conséquences graves pour les arbres.

 

Un maillon essentiel des chaînes alimentaires

Les chenilles sont parmi les herbivores les plus importants de la planète. Ce sont des Lépidoptères, un ordre d’insectes qui comprend les papillons et surtout les papillons de nuit. Au niveau global, on compte environ 17 500 espèces de papillons de jour et au moins 160 000 espèces de papillons de nuit. Ceci représente environ 10 % de toutes les espèces animales connues de la planète. Au Québec, on reconnaît 140 espèces de papillons de jour et plus de 2 800 espèces de papillons de nuit. En 2025, une équipe de recherche de mon laboratoire a recensé des papillons de nuit dans une érablière commerciale du Nouveau-Brunswick dans le contexte du projet Blitz the Gap, the 99 % – une initiative pancanadienne pour utiliser l’outil de science citoyenne iNaturalist pour documenter la biodiversité dans les régions les moins bien étudiées du pays. Ils ont identifié plus de 120 espèces dans cette érablière d’une cinquantaine d’hectares.

Ces chenilles jouent des rôles essentiels dans les chaînes alimentaires et sont des proies importantes pour de nombreux prédateurs, dont les oiseaux. La plupart des chenilles émergent de leurs œufs tôt au printemps pour profiter du jeune feuillage en expansion de leurs planteshôtes, plus tendre et nutritif que les feuilles matures. Or, c’est au même moment que les oisillons éclosent de leurs œufs et que les parents oiseaux recherchent des aliments riches en protéines pour les nourrir. Le taux de survie des oisillons augmente lors des années de fortes
populations de chenilles.

Les chenilles sont donc bien plus que des ravageurs ou des papillons en devenir : ce sont des herbivores voraces qui jouent un rôle essentiel dans le recyclage des nutriments dans une forêt, qui peuvent influencer la compétition entre les végétaux et donner une chance aux espèces à croissance plus lente. 

 

Observer et documenter la biodiversité

Certaines espèces de chenilles sont flamboyantes et charismatiques, comme l’Isie isabelle bien visible à l’automne quand elle quitte sa plante hôte et se déplace sur le sol pour chercher un site d’hibernation. Mais beaucoup d’autres espèces sont petites et vertes, et ne sont reconnaissables que par des experts, ou par ceux qui ont la patience de les élever pour voir le papillon qui en émerge. La plupart des chenilles sont furtives et se cachent de prédateurs potentiels. Seul un oeil aguerri détecte leur présence. 

 

 

L’outil de science citoyenne iNaturalist est un excellent moyen pour apprendre à mieux connaître la biodiversité des chenilles et de tous les autres êtres vivants : arbres, plantes de sous-bois, insectes, champignons. On installe simplement l’application sur un téléphone qu’on utilise ensuite pour photographier les êtres vivants d’intérêt. La photo géoréférencée est stockée dans une base de données d’où des experts peuvent la visionner et aider à son identification. Ce n’est pas toujours possible pour les chenilles, et la qualité de la photo influence beaucoup la chance d’avoir une identification complète.

La présence de trous dans les feuilles témoigne de l’activité de chenilles et autres insectes herbivores et indique un écosystème vivant, complexe et interconnecté.

 

Une végétation parfaite sans aucun trou serait plutôt le signe d’un désert vert.

 

Mieux connaître les chenilles permet d’enrichir notre regard sur nos habitats et nous rappelle que même les créatures les plus discrètes jouent un rôle essentiel dans l’équilibre des forêts.

 


 

 

Source des images non précisées : Emma Despland

 


Pour en savoir plus

L’application de science citoyenne iNaturalist

Les instructions pour télécharger et installer l’application s’y trouvent ainsi que des tutoriels sur son utilisation et des exemples de découvertes auxquelles des citoyens ont contribué.

 

 

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