Articles hiver 2026

Restaurer la forêt de demain : Les travaux novateurs du professeur Daniel Kneeshaw et son équipe

Mélanie Bergeron, Biol. M. Sc., AFSQ
Révision : Daniel Kneeshaw, Ph. D., Natacha Jetha, professionnelle de recherche, Dominique Tardif, biologiste et Mathieu Lamarche, biologiste, Université du Québec à Montréal

Aménagements du design expérimental de plantation des patrons de provenance, 2024

 

Comment recréer un écosystème forestier résilient à par-tir d’un ancien champ agricole? Quels outils la foresterie moderne peut-elle offrir à la restauration écologique? Et surtout, que peut retenir le propriétaire forestier du sud du Québec de ces expériences uniques? 

Depuis 2020, le professeur Daniel Kneeshaw, chercheur en écologie forestière à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur du Centre d’étude de la forêt (CEF), pilote un chantier scientifique d’une ampleur rarement vue au Québec. En bordure de l’Estrie, sur les terres agricoles bordant la rivière aux Brochets à Pike River, son équipe tente rien de moins que de recréer un écosystème forestier complet pour compenser la perte des milieux boisés occasionnée par le prolongement de l’autoroute 35, un mandat donné par le ministère des Transports et de la Mobilité durable. Un projet exigeant, ambitieux et riche en leçons pour tous ceux qui s’intéressent à la santé et à l’avenir des forêts québécoises.

 

Pourquoi restaurer? Pourquoi maintenant?

Le Canada a pris un engagement majeur : restaurer 30 % des milieux dégra-dés d’ici 2030. Un objectif louable… mais qui soulève d’importants défis. La restauration forestière est coûteuse, longue, et son succès dépend de la com-préhension fine de ce qu’est réellement une forêt vivante. Comme le rappelle Daniel Kneeshaw, une forêt, ce n’est pas qu’un alignement d’arbres : c’est une structure verticale complexe, un réseau souterrain riche, un sol vivant, du bois mort, et surtout, un habitat pour une multitude d’espèces animales et végétales.

Dans le sud du Québec, où la pression agricole et urbaine a fragmenté les paysages et réduit la connectivité forestière, restaurer n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Plusieurs projets d’infrastructures imposent désormais une compensation écologique. Mais planter des milliers de semis n’est pas suffisant pour retrouver les fonctions d’une forêt mature. C’est ici que la recherche du professeur Kneeshaw devient éclairante.

 

S’inspirer de la foresterie pour restaurer la forêt

Dans un webinaire présenté à la Société pour la restauration écologique (SER) le 13 novembre dernier, le professeur Daniel Kneeshaw a insisté sur un point : la foresterie moderne possède des outils précieux pour la restauration écologique. Il faut s’en inspirer et les utiliser.

 

 

1. La foresterie de rétention

Au lieu d’une coupe totale classique, la foresterie de rétention laisse volontai-rement des arbres matures, des chicots, des résidus ligneux et des îlots intacts. Ces éléments servent d’« îlots de sauvetage » pour la biodiversité et accélèrent la recolonisation après perturbation. Les projets de restauration peuvent appliquer le même principe en transférant des éléments structurants (bois mort, sol forestier, feuilles, branches) vers les nouveaux sites à renaturaliser.

2. Faire face à l’incertitude par la diversité

Climat plus extrême, ravageurs, espèces exotiques envahissantes… Pour Daniel Kneeshaw, la résilience passe par une règle d’or : diversifier les espèces, les provenances, les âges et les structures forestières. Autrement dit : éviter les plantations uniformes qui s’effondrent au premier stress.
 

Déplacer une forêt : un projet sans précédent

L’une des innovations les plus spectaculaires du projet A-35 consiste à trans-planter de grands arbres matures vers une ancienne terre agricole. En 2020, l’équipe a relocalisé 47 arbres de gros calibre, certains atteignant plus de 20 mètres, à l’aide d’une machinerie spécialisée.

Cette opération inédite au Québec offre plusieurs avantages :
créer immédiatement une structure verticale semblable à celle d’une forêt naturelle;

  • offrir de l’ombre, essentielle pour les espèces sensibles à la sécheresse;

  • attirer rapidement les oiseaux, insectes et petits mammifères;

  • réduire le délai de maturation de la forêt.

Mais le travail n’est pas simple. La machinerie est rare et coûteuse (47 arbres transplantés pour un investissement d’environ 18 000 $). Il y a une limite de taille (23 m de haut et 24 cm de DHP selon la machinerie utilisée et les individus disponibles). La machinerie lourde génère un risque de compac-tion. Et certaines espèces ont mal survécu à l’essai de transplantation (plus de tests sont nécessaires pour confirmer la relation). Malgré tout, 63 % des arbres ont survécu dans cet essai, et les autres sont devenus des chicots précieux pour la faune, un élément souvent manquant dans les projets de restauration classiques.

 

 

Redonner vie au sol : l’importance des legs biologiques

La restauration efficace ne se limite pas à déplacer des arbres. Elle doit éga-lement redonner un sol vivant à la future forêt. Pour cela, l’équipe applique des « legs biologiques », soit des feuilles mortes, du bois mort (branches, bûches, troncs et copeaux), et de la terre forestière prélevée ou un mélange de terre, amendements en mycorhizes et compost forestier commerciaux sélectionnés pour tenter d’imiter un sol forestier.

Ces matières organiques ont été prélevées dans les milieux voués au déboi-sement et transportées vers les terrains agricoles à renaturaliser. Résultat : les microorganismes, invertébrés du sol et champignons ont recolonisé plus rapidement les sites restaurés.

Une expérience sur les collemboles (de minuscules arthropodes essentiels au recyclage de la matière), menée par Karima Lafore et Tanya Handa sous la co-direction de Daniel Kneeshaw, a montré que l’ajout d’un mélange de terre forestière, de bois et de feuilles augmentait la richesse spécifique par rapport au témoin sans legs biologique, et ce, après seulement quelques années.

 

Planter autrement : diversité, structure et provenances

Depuis 2021, plus de 26 000 arbres ont été plantés sur le site. Contraire-ment aux plantations traditionnelles, le projet teste plusieurs variables :

  • densités variées,

  • espèces multiples, incluant des espèces raréfiées,

  • mélanges de tailles (semis, gaules, arbres matures),

  • provenances diverses (ouest, est, nord, sud).

Par exemple, certaines espèces indigènes limitrophes, comme le noyer noir ou le châtaignier, pourraient être intégrées sans nuire à l’intégrité écologique, selon Daniel Kneeshaw, puisqu’elles sont déjà présentes dans les régions voisines et adaptées à des conditions de chaleur croissante.

Cette approche vise à répondre une question cruciale : quelles popula-tions seront les mieux adaptées au climat extrême de demain?

 

La plantation au fil des années

2020 - 47 arbres de gros calibre transplantés

2021 - 600 arbres plantés de moyen et petit calibres

2022 - 321 arbres plantés

2023 - 10 404 arbres plantés

2024 - 2 231 arbres plantés

2025 - approximativement 12 500 arbres plantés
 


Les défis : espèces envahissantes et herbivores

Comme dans bien des boisés privés, la restauration fait face à deux grandes catégories de problèmes :

Les espèces exotiques envahissantes

Le roseau commun (phragmite) est particulièrement problématique. L’équipe a testé différentes techniques : fauches répétées, plantations denses (ombrage), membranes géotextiles, pliage répété, coupe sous l’eau, labour du sol et application de vinaigre.

Les herbivores

Cerfs, lièvres et lapins s’intéressent rapidement aux jeunes arbres. Des exclos, protections individuelles et choix d’espèces tolérantes sont nécessaires.

 

 

La faune : un indicateur de réussite

Restaurer la forêt, c’est aussi recréer l’habitat de la faune. Le projet comprend un vaste suivi des oiseaux chanteurs, des chauves-souris, des reptiles, des amphi-biens, des arthropodes du sol et des invertébrés aquatiques.

Des enregistrements acoustiques captent les chants d’oiseaux et d’anoures à différents stades du projet. Après seulement deux saisons d’échantillonnage, l’équipe observe déjà la présence de nombreuses espèces, dont le crapaud d’Amérique, la rainette versicolore, la grenouille des bois, la grenouille léopard et le ouaouaron, mais aussi des monarques et des oiseaux typiques des milieux riverains.

Les grands arbres transplantés, les chicots ajoutés et les amas de branches jouent un rôle essentiel pour ces espèces.

 

Le carbone : mesurer pour mieux restaurer

Le troisième axe de recherche vise à comprendre comment un tel projet contribue à la lutte climatique. Les chercheurs analysent le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4), la biomasse aérienne et le carbone dissous dans les eaux.

L’hypothèse : le sol devrait séquestrer davantage de carbone après la restaura-tion, tandis que les milieux aquatiques demeureront une source modérée, mais décroissante, de gaz à effet de serre.

 

Leçons clés pour les propriétaires et professionnels forestiers

Bien que ce projet soit d’une ampleur exceptionnelle, ces découvertes offrent des enseignements pratiques applicables aux boisés privés du sud du Québec.

Restaurer coûte plus cher que conserver

Comme le rappelle Daniel Kneeshaw, il faut parfois 15 à 20 ans pour restaurer pleinement un site, avec des efforts constants pour contenir les espèces envahis-santes. Protéger son boisé existant demeure toujours la stratégie la plus rentable.

Le bois mort est essentiel

Il soutient la biodiversité du sol, l’hivernation de la faune, la rétention d’humidité et la fertilité. Même de petites quantités améliorent la résilience d’un boisé.

Diversifier pour résister

Mélanger essences, tailles et provenances permet de réduire les risques liés aux sécheresses, maladies ou changements climatiques.

Ajouter de la matière organique et minérale

Dans les sols agricoles ou appauvris, l’apport de branches, feuilles, bois ou terre peut réactiver rapidement la vie du sol. Comme l’ajout de sol peut être une opération complexe logistiquement, réaliser des inoculations aux endroits plus difficiles d’accès et de plus grandes superficies est un bon compromis. D’ailleurs, un apport en mycorhize par l’ajout de sol pourrait être une avenue possible pour la migration assistée à petite échelle.

Penser paysage

La connectivité et la continuité écologique sont essentielles pour la faune. Même des petits îlots boisés ou bandes riveraines bien gérées contribuent à un paysage plus résilient.

 

 

Conclusion

Le projet dirigé par Daniel Kneeshaw constitue un véritable laboratoire à ciel ouvert. Il met à l’épreuve des méthodes innovantes. Ces expérimentations offrent un aperçu des forêts qu’il souhaite pour demain, c’est-à-dire des forêts plus diversifiées, plus structurées et mieux équipées pour résister aux bouleversements climatiques. Pour les propriétaires forestiers comme pour les professionnels, elles démontrent l’importance de s’inspirer de la nature elle-même : une forêt résiliente est une forêt complexe, variée et vivante.


 


Pour en savoir plus

Visitez le site Web du projet. Voyez-y les activités de transfert de connaissances destinées au grand public, dont des webinaires, articles de vulgarisation, vidéos documentaires et œuvres artistiques.

 

 

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