L’érable de Norvège : Un envahisseur silencieux de nos forêts
Mélanie Bergeron, biol. M. Sc., Association forestière du sud du Québec
Révision : Gabriel Grenier, techn. forest. CFP Le Granit, Daniel Gagnon, ing.f. SNG Foresterie Conseil, Marie-Eve Tousignant, biol., M. Sc., ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs
Samares et feuilles de l’érable de Norvège
L’érable de Norvège (Acer platanoides, Norway maple) est originaire d’Europe et a été introduit aux États-Unis en 1756 et au Canada en 1778 comme arbre ornemental pour sa croissance rapide, sa résistance à la pollution urbaine et son feuillage dense. Pendant des décennies, il a été massivement planté dans les villes, notamment pour remplacer l’orme d’Amérique dans les années 1950. Aujourd’hui, cet arbre est devenu un problème écologique. Derrière son allure familière se cache une espèce exotique envahissante qui menace directement la biodiversité de nos forêts naturelles, y compris celle des érablières productrices de sirop d’érable.
De l’ornement urbain à l’envahisseur forestier
L’introduction de l’érable de Norvège au Québec illustre bien les effets inat-tendus des échanges internationaux. Importé d’Europe pour son port régulier, sa tolérance aux conditions difficiles, il s’est d’abord imposé dans les rues et parcs urbains. Mais son adaptation exceptionnelle lui a permis de sortir de ces milieux contrôlés pour s’installer dans certains boisés naturels du Québec.
Sa grande capacité d’adaptation et ses avantages compétitifs expliquent sa propagation. Résultat : en quelques décennies, l’érable de Norvège a colonisé plusieurs sous-bois, bords de routes et milieux forestiers, notamment autour de Montréal, en Montérégie, en Estrie ainsi que dans de nombreuses régions, tout le long du fleuve Saint-Laurent.
Des études menées à Montréal ont démontré qu’au parc du Mont-Royal, il y avait, dès 2003, trois fois plus de jeunes érables de Norvège que d’érables à sucre. Sans intervention, cette espèce pourrait devenir dominante dans plusieurs forêts du sud du Québec dans l’avenir. Gabriel Grenier, technicien forestier et enseignant au Centre de formation professionnelle Le Granit, a d’ailleurs observé des forêts dont plus de 60 % de la surface terrière était consti-tuée d’érables de Norvège, incluant des individus de 40 à 50 cm de diamètre. Il a même vu une forêt à Sillery dont 100 % des arbres étaient des érables de Norvège. Il ne restait rien d’autre à l’exception de quelques fougères.
Pourquoi est-il un envahisseur?
Une espèce est dite envahissante lorsqu’elle s’établit dans un milieu naturel et s’y multiplie au détriment des espèces locales. Dans le cas de l’érable de Norvège, plusieurs caractéristiques en font un compétiteur redoutable.
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Grande tolérance : il tolère une large gamme de sols (même pauvres ou compactés) ainsi que l’ombre.
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Feuillage dense : il crée une ombre si importante que peu d’autres plantes peuvent pousser à sa base.
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Reproduction efficace : il produit une quantité impressionnante de samares qui se dispersent efficacement par le vent, qui germent en grand nombre, et les jeunes plants survivent mieux à l’hiver que ceux de nos érables indigènes.
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Longue saison de croissance : il déploie ses feuilles plus tôt au prin-temps et les conserve plus tard à l’automne, prolongeant sa période de photosynthèse.
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Croissance rapide : ses semis atteignent la canopée avant ceux de l’érable à sucre ou de l’érable rouge.
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Réseau racinaire étendu et superficiel : il monopolise l’eau et les nutri-ments du sol, empêchant les jeunes pousses d’autres espèces de s’établir.
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Interactions souterraines : la décomposition de ses feuilles libère des com-posés toxiques qui modifient la composition microbienne du sol et nuisent aux champignons mycorhiziens dont dépendent plusieurs arbres indigènes.
Identifier et distinguer l’érable de Norvège
Pour le propriétaire forestier, savoir reconnaître cette espèce est essentiel avant toute intervention. Les images ci-dessous ainsi que le tableau 1 présentent quelques caractéristiques pour distinguer l’érable de Norvège de l’érable à sucre.


Conséquences sur les forêts québécoises
La colonisation de l’érable de Norvège risque de générer plusieurs réper-cussions écologiques et économiques : appauvrissement de la biodiversité, modification de la composition chimique et biologique du sol, perturbation de la régénération forestière et modification des paysages.
Pour les producteurs acéricoles, la présence de l’érable de Norvège repré-sente une menace directe. D’abord, sa sève laiteuse ne peut pas être utilisée pour la production de sirop d’érable. Même si certains essais ont été menés en Europe, cette sève contient des composés différents qui rendent sa trans-formation peu rentable et altèrent la qualité du produit final.
Ensuite, en remplaçant progressivement l’érable à sucre dans le couvert forestier, l’érable de Norvège réduit la productivité potentielle des érablières. Son feuillage plus dense diminue la lumière disponible pour les jeunes érables sucriers, compromettant la régénération naturelle. À long terme, une érablière envahie par l’érable de Norvège pourrait perdre sa capacité acéricole et sa valeur économique.
Stratégies de lutte en milieu forestier
L’éradication complète d’une espèce envahis-sante est rarement réaliste, mais des mesures de gestion ciblées peuvent limiter sa progression.
1 - Prévention
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Évitez de planter des érables de Norvège, même dans un cadre ornemental. Plusieurs municipalités l’interdisent d’ailleurs.
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Apprendre à distinguer l’érable de Norvège des autres érables pour ne pas transplanter de semis indésirables par erreur.
2 - Détection précoce
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Inspectez régulièrement votre boisé, surtout au printemps et en été, pour repérer les jeunes semis.
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Localisez les zones faiblement ou fortement envahies, incluant celles sur les terrains voi-sins dans un rayon d’un kilomètre (sources potentielles de semences), afin d’adapter votre stratégie.
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Déclarez vos détections sur l’outil Sentinelle du ministère de l’Environnement ou sur l’appli-cation iNaturalist. La déclaration citoyenne est un moyen efficace de contribuer à la connaissance sur la répartition des espèces envahissantes, surtout dans un contexte de territoire privé.
3 - Intervention
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Arrachage manuel : efficace sur les semis ou jeunes plants (plus facile après une pluie et avec l’aide d’un outil à effet de levier).
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Coupe : les arbres matures peuvent être récol-tés. Le débroussaillage est préférable en été, quand les réserves de la plante sont au plus bas. L’espèce génère peu de rejets.
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Herbicides : une application sur les souches coupées peut limiter la repousse, mais l’usage est réglementé et doit être réalisé avec pru-dence.
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Suivi à long terme : les graines demeurent viables plusieurs années, un contrôle prolongé est donc nécessaire.
4 - Aménagement forestier adapté
Favorisez la régénération des espèces indigènes, comme l’érable à sucre ou le bouleau jaune. Un sol couvert de jeunes plants d’espèces locales limite la lumière disponible et l’espace pour les semis d’érables de Norvège, et réduit leur installation.

Quoi planter à la place de l’érable de Norvège
Pour remplacer cet arbre dans les zones urbaines ou les boisés, plusieurs alternatives indigènes et résilientes sont recommandées. Voici quatre exemples :
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Érable rouge : espèce sucrière, belle coloration automnale, bonne tolérance aux conditions urbaines;
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Chêne rouge : espèce robuste et résistante à la sécheresse;
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Tilleul d’Amérique : excellente espèce d’ombre, nectarifère et bénéfique pour la faune pollinisatrice;
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Bouleau jaune : arbre emblématique du sud du Québec qui favorise la diversité et la lumière dans les peuplements.
La clé réside dans la diversification : un boisé composé de plusieurs espèces est normalement plus résilient aux maladies, aux insectes et aux perturbations climatiques qu’un boisé dominé par une seule essence. De plus, des études ont démontré que les arbres vivants en forêt diversifiée sont naturellement plus vigoureux.
Que faire avec les érables de Norvège présents en milieu urbain?
Nos milieux urbains ont besoin d’arbres pour tous les bénéfices qu’ils procurent à l’environ-nement et à ses habitants. Couper tous ces érables dès maintenant éliminerait les avantages offerts et générerait un risque pour le milieu, d’autant plus que d’autres espèces déclinent rapidement, comme les frênes. Il y a toutefois des options alternatives :
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Interdire la plantation de nouveaux érables de Norvège;
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Éliminer les semis qui sont générés par ces arbres;
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Couper les individus qui se sont implantés dans les boisés urbains (une approche progressive pourrait être nécessaire en fonction de la densité des plants afin de favoriser une régéné-ration en espèces désirables);
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Remplacer progressivement les érables de Norvège présents par des espèces indigènes en commençant avec ceux situés dans un rayon de 1 km des milieux naturels.
En conclusion
L’érable de Norvège est le parfait exemple d’une espèce introduite pour ses qualités ornementales qui est devenue, en quelques décennies, une menace écologique. Sa progression dans les boisés québécois exige une vigilance accrue de la part des propriétaires forestiers. En apprenant à bien l’identifier, en évitant de le planter et en favorisant la diversité des essences indigènes, chaque propriétaire contribue à la préservation des forêts naturelles qui façonnent notre patrimoine naturel. Protéger la forêt québécoise, c’est aussi choisir judicieusement ce que l’on plante. Et dans ce cas, éviter l’érable de Norvège est un geste concret pour la santé de nos écosystèmes.


