Le paillis est-il important pour les communautés d’invertébrés?
Nat Kennedy, doctorante, Tanya Handa, professeure et chercheuse, Université du Québec à Montréal

Un échantillon d’acariens prélevé dans du paillis de bois fragmenté raméal à l’été 2023 vu sous la loupe binoculaire
L’urbanisation a été identifiée comme l’une des plus grandes menaces pour les écosystèmes des sols. Les forêts urbaines, qui comprennent les arbres de nos rues et parcs, mais aussi les strates inférieures comme les arbustes et her-bacées, peuvent offrir des refuges essentiels pour la biodiversité des sols dans une mer de béton, mais il reste un manque flagrant de connaissances sur l’état actuel de la biodiversité des sols urbains et sur la manière dont elle peut être améliorée.
Les sols de nos forêts urbaines sont souvent perturbés, confrontés à des niveaux élevés de pollution, de compaction et de frag-mentation de l’habitat. Les sols urbains sont également modifiés activement par les humains. Par exemple, des amendements, comme le paillis de bois, sont souvent utilisés pour contrôler les mauvaises herbes et retenir l’humidité lors de la plantation d’arbres, ce qui crée un afflux de matière organique dans les sols et fournit un substrat pour la croissance fongique.
L’objectif de notre recherche est d’évaluer si le paillis peut être un outil pour améliorer la santé des sols urbains afin de soutenir des communautés d’invertébrés diverses et abondantes.
Pourquoi est-ce qu’on doit considérer ces minuscules invertébrés?
La communauté de la mésofaune du sol (des très petits inverté-brés comme les acariens et les collemboles) est particulièrement diversifiée. Ces animaux sont souvent négligés dans la recherche sur la biodiversité en raison de leur petite taille et du fait que la plupart des espèces n’ont pas été décrites.
Malgré leur taille minuscule, cette mésofaune contribue à des services écosystémiques essentiels, comme la décomposition de la matière morte, le recyclage des nutriments, le contrôle des pathogènes et la séquestration du carbone. Par conséquent, accorder une priorité au sol vivant dans les décisions de gestion et d’aménagement peut être une stratégie efficace pour améliorer la durabilité des écosystèmes urbains et soutenir une plus grande biodiversité dans nos villes.
La Forêt urbaine expérimentale à Saint-Bruno-de-Montarville : une plantation unique
Nos expériences de paillage ont débuté en mai 2025 dans la Forêt urbaine expérimentale en partenariat avec Hydro-Québec à Saint-Bruno-de-Montarville (Québec).
Cette plantation est un dispositif de recherche unique qui a été créé pour mieux comprendre comment préserver et maximiser la canopée urbaine en innovant dans les pratiques de gestion des arbres urbains. Au total, 360 arbres (6 espèces à grand déploiement typiquement retrouvées en milieu urbain) ont été plantés en 2020 et 2021. Cette forêt urbaine expérimentale facilite des comparaisons directes des divers traitements à l’étude, car les arbres urbains sont souvent plantés dans des conditions variables. L’uniformité de la plantation permet donc de mener des expériences scientifiques rigoureuses tout en minimisant les différences involontaires entre les arbres.

Le paillis est-il important? Une nouvelle expérience à la plantation!
En mai 2025, nous avons ajouté cinq types de paillis différents sous des érables argentés (Acer saccha-rinum) et des chênes à gros fruits (Quercus macrocarpa), en quatre répétitions à la plantation.
On a choisi trois paillis qui sont utilisés souvent dans l’aménagement des forêts urbaines : le bois raméal fragmenté (BRF), le paillis de cèdre naturel et le paillis de cèdre teinté noir. Ces paillis ont été achetés en pépinière.
Le quatrième type de paillis était du bois raméal fragmenté de la municipalité, qui est composé de bois provenant de l’élagage et de l’abattage d’arbres effectués par la municipalité et qui est distribué gratuitement à la population locale. Contrairement au paillis en sac vendu dans la pépinière, ce paillis est stocké à l’extérieur dans un grand tas pendant des mois et sa texture est beaucoup moins uniforme.
Le cinquième paillis de notre expérience fut un nouveau produit : un biopolymère dégradable (Organic Guard) qui ressemble à du paillis de plastique. Ce produit a été conçu pour remplacer le paillis de plastique, qui pollue, ainsi que le paillis de bois dans certains contextes. Il nécessite beaucoup moins d’entretien, puisqu’il lui faut environ 5 ans pour se décomposer et pour devoir être remplacé. Comme il a été développé très récemment, les effets de ce paillis sur l’écosystème du sol sont presque tota-lement inconnus.
Après plusieurs mois sur le terrain, nous avons échantillonné ces paillis à la fin de l’été 2025 et travail-lons actuellement à dénombrer et identifier la mésofaune qui a colonisé le paillis, ainsi que celle vivant dans les sols situés sous le paillis. Cette expérience nous permettra de déterminer si le choix du paillis influence les communautés de mésofaune du sol dans nos forêts urbaines.

Afin de tester l’effet des différents paillis et de vérifier s’ils peuvent améliorer la colonisation de nouvelles ressources par ces communautés du sol, nous avons réalisé une deuxième expérience.
Cet automne, nous avons rempli des sacs de feuilles séchées et les avons placés à des distances de 0 m, 1 m, 2,5 m et 4,5 m des arbres ayant du paillis BRF ou des arbres témoins sans paillis. Les sacs ont été récoltés deux semaines plus tard afin d’être analysés. Nous sommes en train de dénombrer les invertébrés qui ont colonisé les sacs de feuilles pour voir si la proximité au paillis affecte la colonisation des invertébrés dans les feuilles mortes.
S’il y a une différence, cela indiquera qu’un îlot de paillis pourrait avoir un effet sur l’écosystème du sol à plus grande échelle.

Ce que nous savons jusqu’à présent
Dans une étude pilote antérieure réalisée en 2023, nous avons observé une abondance incroyablement élevée de la faune du sol dans le paillis municipal de bois raméal fragmenté : il y avait plus de 10 fois plus d’acariens et de collemboles qui vivaient dans le paillis que sur le sol sans paillis.
Avant d’ajouter le paillis à la plantation dans le cadre de notre expérience de suivi de 2025, nous avons testé la communauté initiale qui vivait dans le paillis immédiatement après son achat. Comme prévu à la suite de l’étude pilote, le BRF regorgeait d’acariens. Cependant, on ne pouvait pas en dire autant des deux paillis de cèdre, qui ne contenait pratiquement aucun invertébré.
Il ne faut pas oublier que le bois de cèdre est connu pour ses composés odorants qui repoussent les insectes et pour sa décomposition lente. Il reste à voir si cette différence perceptible dès le début a persisté tout au long de l’été dans nos expériences.
Vers une forêt urbaine qui considère la biodiversité du sol!
Nous espérons, grâce à nos recherches, pouvoir identifier des ajustements simples aux pratiques sur le terrain que les gestionnaires et équipes en foresterie et horticulture urbaines pourront intégrer à leur travail pour mieux soutenir la biodiversité des sols urbains. Le paillis est déjà souvent utilisé dans les espaces verts urbains, mais nous pourrons potentiellement l’utiliser dans d’autres contextes pour éventuellement favoriser les communautés d’invertébrés du sol.

