Articles hiver 2026

Déforestation et sécheresse : Leçon d’histoire pour l’avenir de la planète

Bruno Boulet, ing.f. écrivain et vulgarisateur scientifique

Le plus bas niveau des cours d’eau jamais atteint lors de la sécheresse estivale de 2025 est la manifestation de la faible alimentation du cycle de l’eau.

 

Au VIIIe siècle, la civilisation maya comptait treize millions d’individus. Son déclin, bien antérieur à l’arrivée des premiers conquistadors espagnols et à la transmission des maladies de l’Ancien Monde, est attribuable à une cause profonde. La déforestation a engendré la sécheresse, la famine, le désordre social et l’effondrement d’un empire. Ce phénomène souligne l’impératif de préserver les forêts primaires intactes et de restaurer celles dégradées. La disparition progressive des forêts primaires constitue une catastrophe mondiale. Ce problème revêt aussi une importance particulière dans les régions du Québec, où les activités humaines passées ont laissé une empreinte significative sur le paysage. Les configurations spatiales et temporelles des forêts à l’échelle de vastes territoires modifient en cascade l’ensemble des processus écologiques, notamment le cycle de l’eau (image d’en-tête).

La déchéance d’un empire

Les terres dénudées par les incendies et la déforestation ont été utilisées pour l’agriculture itinérante sur brûlis, le sol s’épuisant après seulement quelques années. Afin de pallier la pénurie d’eau et la dégradation des sols, les agriculteurs mayas ont mis au point des systèmes d’irrigation de cultures en terrasses à partir de bassins de rétention d’eau afin de soutenir une population croissante. Inévitablement, la déforestation massive s’est étendue de plus en plus loin des grandes cités, entraînant des répercussions climatiques sans précédent. Des sécheresses sévères, des incendies et des épidémies de sauterelles auraient ainsi détruit à répétition les récoltes de maïs essentielles à leur subsistance.

Les paléoclimatologues ont démontré qu’une sécheresse importante en Amérique centrale a affecté le Mexique de l’an 897 à 922. Les populations des cités méridionales les plus anciennes furent les premières à être confrontées à des pénuries alimentaires et hydriques. Elles ont progressivement migré vers les basses terres du nord et la déforestation s’est poursuivie jusqu’au Yuca-tán, région dépourvue de rivières et d’affluents superficiels. L’eau de pluie, captée dans des bassins de rétention aménagés à cet effet, constituait une ressource essentielle durant la saison sèche. Ces bassins assuraient l’irrigation des cultures, mais restaient constamment menacés de tarissement en cas de sécheresse prolongée. Les sécheresses chroniques et la pénurie d’eau ont engendré une famine généralisée, rendant la vie insoutenable. Un désordre social majeur a suivi et précipité la chute des Mayas.

Une sécheresse sévère survenue de 1514 à 1539 marqua la fin de l’Empire maya. Les derniers bastions se sont finalement effondrés lors de la conquête espagnole de 1523 à 1547. Déjà affaiblies par la famine et la maladie, les populations autochtones survivantes se sont dispersées, victimes de la domination des nouveaux arrivants espagnols.

 

Ce que l’histoire et la science nous enseignent

L’histoire des Mayas a démontré que la disparition des forêts primaires a altéré le cycle hydrologique, entraînant de longues périodes de sécheresse, des épidémies et des incendies catastrophiques. Le recul des forêts tropicales a également retardé le début de la saison des pluies et prolongé la saison sèche. L’aménagement non durable de l’environnement a précipité la chute des Mayas, car ils n’ont pu atténuer les conséquences néfastes de la déforestation. Les Mayas ne pouvaient pas comprendre le rôle écologique crucial que joue la forêt tropicale humide dans la régulation des précipitations. Grâce à l’effet parapluie, la dense canopée retourne directement 26 % des précipitations vers l’atmosphère avant même qu’elles n’atteignent le sol.

La science a également révélé que les forêts émettent dans l’atmosphère des composés orga-niques volatils (isoprène, sesquiterpènes, etc.). Ces aérosols forment des noyaux de condensation, permettant à la vapeur d’eau de se condenser en gouttelettes, ce qui engendre la formation de nuages et les précipitations.

 

Les forêts sont des pompes biotiques

Selon cette théorie, les forêts ne se contentent pas de générer les précipitations, mais contribuent également à la formation des vents. Lorsque la vapeur d’eau au-dessus des forêts côtières se condense, la pression atmosphérique diminue, ce qui entraîne l’ascension des vents et l’aspiration de l’air humide provenant de l’océan. Ce processus déclenche une réaction en chaîne, permettant aux régions forestières reculées situées à l’intérieur des continents de recevoir des précipitations comparables à celles des forêts littorales (Photo 1). Si cette théorie est validée, la déforestation des zones côtières pourrait perturber la continuité des corridors d’humidité dans la direction des vents dominants, interrompant ainsi le flux de précipitations. Les sécheresses qui en résultent pourraient engendrer des terres arides dépourvues d’arbres en aval. Par conséquent, les forêts, en agissant comme des pompes à eau, jouent un rôle crucial dans le déploiement des rivières atmosphériques.

 

 

La gestion de l’eau : un défi mondial

Le cycle de transpiration et de condensation transcende les frontières géographiques. Les forêts boréales et tempérées évaporent annuellement de 200 mm à 600 mm d’eau par hectare, en fonction de la latitude, des conditions météorologiques et du type de végétation. À titre comparatif, un hectare de forêt tropicale humide transpire 1 530 mm d’eau par an. Le taux de transpiration représente 36 % des précipitations annuelles et atteint son apogée précisément à la fin de la saison sèche, en raison d’un déficit accru de pression de vapeur d’eau dans l’atmosphère et de la croissance de la nouvelle végétation.

L’eau transpire des forêts et s’évapore du sol. Elle contribue à la formation de l’eau des nuages et, par condensation, la pluie alimente fleuves et rivières. En équilibrant l’eau verte (évapotranspiration) et l’eau bleue (ruissellement), les forêts jouent un rôle crucial dans la stabilisation du cycle de l’eau.

La route transsibérienne de la pluie traverse l’hémisphère Nord d’ouest en est, sur une distance de sept mille kilomètres de forêts de conifères, afin d’irriguer les forêts de l’Asie du Nord et notamment le grenier à blé de la nation chinoise. Bien que la Chine soit située près du Pacifique, elle reçoit 80 % de ses précipitations à partir de l’eau recyclée des terres forestières situées loin à l’ouest (Figure 1).

En Amazonie, l’eau de la forêt tropicale humide engendre au-dessus de la canopée d’immenses panaches de vapeur. Ces tempêtes de vapeur se déploient à l’image d’une véritable rivière atmosphérique pour nourrir la moitié du débit du grand fleuve et 70 % des pluies qui arrosent loin vers le sud, la Patagonie. Partout dans le monde, les massifs de forêts primitives constituent à la fois le moteur de la circulation de l’eau dans l’atmosphère et un frein à la sécheresse et à la désertification dans les zones périphériques (Figure 1).

 

 

Les forêts et les milieux humides sont au cœur des préoccupations écologiques contemporaines nécessitant une prise de conscience mondiale de leur importance cruciale dans le cycle hydrologique. Les forêts matures jouent un rôle de pompe biotique, de climatiseur et de parapluie géant. Elles absorbent le dioxyde de carbone, génèrent de l’oxygène, atténuent le réchauffement climatique, alimentent la formation des nuages et régulent les précipitations ainsi que les fortes crues susceptibles de provoquer la rupture de centaines de vieux barrages devenus obsolètes en milieu forestier.

De manière plus significative, les forêts et les milieux humides préservent la structure et la perméabilité du sol, agissant comme une éponge, un filtre et un réservoir. Les sols forestiers, les terres humides et les plans d’eau emmagasinent les précipitations estivales et les eaux provenant de la fonte de la neige au printemps (Photo 2). Ces milieux atténuent les inondations, filtrent les sédiments et les polluants et régulent le débit des cours d’eau, réduisant ainsi le ruissellement de surface et l’érosion. La matière organique et le bois en décomposition retiennent les eaux de surface qui s’infiltrent à travers le sol poreux des forêts, favorisant la recharge des nappes souterraines avant l’arrivée des grands froids. Cependant, ce processus est lent et entravé par le gel du sol en hiver. À la suite d’un long épisode de sécheresse estivale, non seulement les cours d’eau atteignent leur plus bas niveau (image d’en-tête), mais les sources d’eau souterraine deviennent déficitaires, notamment dans les zones en grande partie déboisées.

Dans les villes, les banlieues et les zones agricoles bien drainées, les aires minéralisées et les sols dégradés ou compacts entravent l’infiltration en profondeur des eaux de surface, les déviant ainsi vers les canaux et les fossés de drainage. Les villes confrontées au refoulement des eaux pluviales sont alors forcées de les déverser directement dans les cours d’eau et le fleuve sans traitement d’épuration. En campagne, les eaux chargées de sédiments et de microorganismes provoquent l’affouillement des berges de rivières et la pollution des lacs, compromettant ainsi toute forme de vie aquatique. Les algues bleu-vert produisent des cyanotoxines et constituent une menace à l’intégrité écologique des lacs et rivières, voire à la santé humaine. Les efflorescences causées par ces cyanobactéries sont exacerbées par les sécheresses caniculaires, la stagnation et l’eutrophisation des eaux, qui elle-même est causée par la dérive des engrais riches en azote et en phosphore épandus dans les champs.

 

 

Qu’en est-il au Québec?

Les plans d’eau représentent 12 % du territoire provincial. Malgré la détention de 3 % des réserves mondiales d’eau douce, la province est confrontée à des pénuries d’eau potable de plus en plus fré-quentes. Ces pénuries sont attribuables à plusieurs facteurs, notamment la consommation excessive des usagers, la fragmentation progressive du couvert forestier, le drainage inconsidéré des terres humides et l’impact significatif des sécheresses. Il est à noter que la consommation d’eau par habitant au Québec est supérieure à la moyenne nationale. Les activités agricoles représentent en moyenne 13 % de la consommation totale d’eau, principalement destinée à l’irrigation des cultures (Photo 3). À titre comparatif, 41 % de l’eau est consommée par la population des quartiers résidentiels, tandis que 46 % est allouée aux industries, ateliers, commerces et institutions.

 

 

La sensibilisation est primordiale pour une prise de conscience collective, visant à assurer une gestion rigoureuse de la ressource, à minimiser le gaspillage et à protéger les diverses sources d’eau potable. La pression exercée sur cette ressource est préoccupante dans plusieurs régions du Québec méridional. La situation est particulièrement critique dans les municipalités telles que Sutton (Estrie), Sainte-Sophie (Laurentides), Saint-Paul-d’Abbotsford et Saint-Rémi (Montérégie), ce qui souligne l’importance de promouvoir des pratiques écoresponsables auprès des citoyens, des agriculteurs et des autres grands utilisateurs de l’eau potable. Il convient de mentionner que les infrastructures inadéquates entravent l’accès à l’eau potable et engendrent des crises inacceptables dans certaines communautés autochtones, notamment le village de Puvirnituq au Nunavik (nord du Québec). Cette nouvelle réalité, exacerbée par les changements climatiques, risque de se généraliser à l’ensemble de la province.

La recharge des eaux souterraines est parfois insuffisante pour satisfaire la demande croissante des usagers. Par exemple, la culture de la canneberge est extrêmement gourmande en eau (Photo 4). Elle menace même l’approvisionnement en eau potable dans certaines régions, comme le Centre-du-Québec, où la production de ce petit fruit représente 34 % de la consommation totale en eau. Ailleurs, l’irrigation des cultures de maïs occupe les plus grandes surfaces. Les cultures maraîchères et horticoles, ainsi que les vergers, constituent un autre tiers des surfaces irriguées.

 

 

Conclusion

La préservation des milieux humides et des forêts matures à proximité des cultures et des agglomérations urbaines revêt une importance capitale, même dans un pays forestier tel que le nôtre, en raison de leur rôle essentiel à la recharge des eaux souterraines et autres sources d’approvisionnement en eau potable. L’expansion des surfaces artificielles au détriment des milieux naturels, conjuguée à la diminution de la surface des terres cultivées converties en friches, constitue un défi majeur.

L’étalement urbain et l’agriculture industrielle ont entraîné une dégradation et une perte de milieux naturels atteignant un seuil critique dans les régions de Montréal, de la Montérégie, de Lanaudière, des Laurentides et de Laval. En Montérégie, 21 784 hectares de forêts ont été défrichés entre 2000 et 2017, principalement pour des fins agricoles (70 %) et pour le développement résidentiel ou industriel (30 %). Ces données factuelles soulignent l’urgence de la mise en œuvre d’un plan de protection des forêts résiduelles, des milieux humides et de la biodiversité qui y est associée. L’agroforesterie offre des solutions de restauration novatrices et gagne en popularité au sein de plusieurs municipalités en raison des services écosystémiques qu’elle procure. La conciliation des usages du territoire et des intérêts écologiques et économiques demeure tout de même un défi à la hauteur du problème.

Dans le contexte du réchauffement climatique, les épisodes prolongés de sécheresse caniculaire exercent des impacts de plus en plus significatifs sur les milieux agricoles et autres zones fortement déboisées où les petites municipalités périphériques des grandes villes sont confrontées à la densification démographique.

À l’échelle mondiale, les initiatives visant à accroître les réserves d’eau souterraine, à réduire l’évapotranspiration des végétaux et à atténuer les répercussions de la sécheresse sur les rendements agricoles demeurent insuffisantes face à l’ampleur des changements climatiques en cours. Considérant le taux actuel de déforestation mondiale, il est préoccupant de constater l’ampleur ahurissante de la catastrophe planétaire potentielle découlant de la pénurie d’eau qui est engendrée par la disparition progressive des forêts primaires, dont la fonction principale consiste à permettre à l’eau des nuages de traverser les continents.

 

Remerciements

L’auteur exprime sa gratitude envers M. Michel Huot, ing.f., et Mme Carine Annecou, ing.f., pour leurs commentaires et suggestions qui ont contribué à l’amélioration de la qualité du manuscrit.

Références disponibles auprès de l’auteur.

 


 

 

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