Articles hiver 2026

La conservation volontaire : Établir une relation de confiance comme point de départ

Joanie Fontaine-Dupont, biol., B. Sc., Association forestière des Deux-Rives

Suivi dans la MRC de l’Île-d’Orléans

 

Derrière chaque forêt protégée se trouve un proprié-taire passionné et un lien de confiance qui se tisse au fil du temps. Comment alors renforcer cette collabora-tion pour protéger leurs milieux naturels? La conserva-tion volontaire, sous forme de déclaration d’intention, représente un premier pas accessible, fondé sur un engagement moral et un accompagnement person-nalisé. Cet article présente comment l’Association forestière des Deux-Rives (AF2R) a réalisé le suivi de trois projets à l’été 2025.

La conservation volontaire non légale : une démarche accessible et humaine

La conservation volontaire non légale, aussi appelée déclaration d’intention de conservation, est une démarche dans laquelle un propriétaire s’engage à protéger les milieux naturels présents sur son terrain au moyen d’une entente écrite non contraignante. Cette démarche repose entièrement sur un engagement moral, ce qui en fait une option flexible, accessible et adaptée
 
au rythme et aux réalités des propriétaires. Pour plusieurs, c’est la première fois qu’un organisme de conservation les accompagne sur leur terrain pour identifier les richesses naturelles présentes chez eux.

Cet accompagnement permet de mettre des mots et des images sur des éléments que les propriétaires savent intuitivement importants, mais qu’ils ne connaissent pas nécessairement en détail : un ruisseau à forte valeur écologique, un îlot de vieux arbres, une zone humide riche en biodiversité, un habitat pour espèces sensibles, un corridor forestier essentiel à la faune.

En cela, la conservation volontaire joue un rôle souvent sous-estimé : elle permet l’appropriation écologique du terrain par son propriétaire. Bien avant de parler de mesures légales de protection, cette prise de conscience, cette fierté et cette volonté d’en faire plus deviennent des moteurs de conservation durable.

 

Quelle forme prend la conservation volontaire non légale?

Chaque participant(e) reçoit gratuitement une caractérisation biologique de ses milieux naturels ainsi qu’un cahier du propriétaire personnalisé. Ce document détaillé met en lumière non seulement les éléments écologiques d’intérêt observés, mais également leurs rôles au sein du paysage. Par exemple, une simple bande boisée peut constituer un corridor écologique majeur, tandis qu’une petite zone humide peut jouer un rôle important dans la filtration de l’eau ou l’atténuation des inondations.

Le cahier du propriétaire démystifie ces éléments en les reliant à des recommandations concrètes et applicables, comme :

  • Conserver une zone tampon forestière près d’un cours d’eau;

  • Éviter les opérations mécanisées dans certains secteurs;

  • Restaurer un marécage par un contrôle léger du drainage;

  • Favoriser l’enrichissement en essences diversifiées.

Cette approche sur mesure permet aux propriétaires de se sentir outillés et capables de prendre des décisions éclairées concernant leurs milieux naturels. Le cahier centralise l’information et sert de référence tout au long de l’engagement.

Pour plusieurs propriétaires, ces suivis sont aussi l’occasion de poser des questions qu’ils n’oseraient pas aborder lors d’un simple échange par courriel :

  • Comment réagir à la présence d’une nouvelle espèce exotique envahissante?

  • Comment concilier une coupe sélective et la protection d’un milieu humide voisin?

  • Que faire lorsqu’un arbre mort menace un bâtiment, mais abrite également des cavités utilisées par la faune?

Ces échanges permettent d’instaurer une compréhension commune de ce qu’est réellement la conservation : une démarche vivante, évolutive et adaptée à la réalité du terrain.

 

Suivis réalisés à l’été 2025

L’AF2R mène des projets de conservation volontaire non légale dans la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches depuis plusieurs années. À l’été 2025, des suivis ont été réalisés dans deux territoires : la MRC de l’Île-d’Orléans et la MRC de Lotbinière, regroupant un total de 36 déclarations d’intention de conservation à renouveler.

Les suivis menés à l’été 2025 s’inscrivent dans une démarche de longue haleine enclenchée depuis plus d’une décennie dans ces territoires. Ils témoignent de la confiance durable établie avec les propriétaires forestiers.

MRC de l’Île-d’Orléans

L’Île-d’Orléans possède un patrimoine naturel exceptionnel : battures, terres agricoles, milieux humides et forêts anciennes, mais elle subit aussi une pression importante liée au développement résidentiel et agricole.

À l’été 2025, 22 propriétaires ont été rencontrés :

  • Phase I (2015–2018) : deuxième suivi auprès de 11 propriétaires;

  • Phase II (2019–2021) : premier suivi auprès de 11 propriétaires.

Ces suivis ont permis de mettre à jour les recommandations, de sensibiliser les propriétaires à la richesse
écologique de leur terrain et de renforcer leur engagement envers la conservation.

MRC de Lotbinière

Située dans le bassin versant de la rivière du Chêne, la MRC de Lotbinière est parsemée de milieux humides d’intérêt (tourbières, marais, marécages) essentiels à la biodiversité régionale. Ces écosystèmes sont fragilisés par la pression agricole, le drainage et l’érosion des berges.

À l’été 2025, 14 propriétaires ont été rencontrés dans le cadre d’un deuxième suivi, afin de renouveler
leurs engagements et de favoriser une gestion durable de leurs milieux naturels.

 

Pourquoi réaliser des suivis?

Les suivis sont essentiels pour main-tenir un lien actif entre l’organisme de conservation et les propriétaires. La visite sur le terrain permet de reviser ensemble le cahier du propriétaire, de voir comment les milieux ont évolué dans le temps et d’ajuster les recom-mandations selon les observations.

Un suivi est réalisé aux trois à cinq ans afin de :

  • Discuter des enjeux;

  • Vérifier l’état des milieux naturels;

  • Renouveler la déclaration d’inten-tion de conservation.

 

Comment se déroulent les suivis?

L’AF2R communique avec chaque propriétaire pour vérifier son intérêt à renouveler l’entente et fixe un rendez-vous. La présence du propriétaire lors de la visite est encouragée.

L’agent(e) en conservation examine les milieux naturels, discute des enjeux, vérifie l’état des écosystèmes sensibles et évalue les changements survenus depuis le dernier suivi. Aucune nouvelle caractérisation complète n’est effectuée.

La visite se conclut par la signature de la déclaration d’in-tention de conservation, renouvelant ainsi l’engagement moral du propriétaire. Une documentation sur les options de conservation légale est également fournie.

 

La relation de confiance est la clé de la réussite

Bâtir une relation de confiance entre un organisme de conservation et un propriétaire demande du temps et de la constance. Certains propriétaires craignent qu’on remette en question leurs pratiques; d’autres souhaitent protéger leurs milieux naturels, mais ignorent comment un accompagnement pourrait les aider.

En adoptant une approche d’écoute et de solutions adap-tées, on crée un climat de collaboration. Les propriétaires se sentent plus à l’aise d’exprimer leurs préoccupations ou de partager leurs succès. Comme le résume un propriétaire rencontré en 2025 : « Je veux préserver ma forêt, mais j’ai aussi besoin d’y travailler. L’accompagnement m’aide à trouver l’équilibre. »         
 
Cet accompagnement contribue à instaurer un partenariat durable et respectueux.

 

Pourquoi choisir une démarche non légale si la conservation légale existe?

La conservation légale offre un niveau de protection élevé, mais elle demande un engagement parfois contraignant : restrictions d’usages, obligations à long terme ou ces-sion de certains droits. Pour plusieurs propriétaires, ces exigences peuvent représenter un frein malgré leur désir sincère de protéger leur milieu.

Dans ce contexte, la déclaration d’intention de conserva-tion constitue souvent une première étape accessible. Elle permet de se familiariser avec les pratiques de protection et peut mener, dans certains cas, vers une démarche légale plus structurée.

Après un premier engagement moral via la déclaration d’intention de conservation, certains propriétaires choi-sissent d’aller plus loin. Les mécanismes légaux offrent alors une protection durable qui dépasse le simple engagement individuel et inscrit la conservation dans une vision de long terme, au bénéfice du territoire et des générations futures.

 

 

Parmi les options présentées au tableau 1, trois mécanismes offrent une protection légale à long terme en terres privées. Ils sont souvent envisagés par des propriétaires désirant aller au-delà d’un engagement moral.

Option 1 : Protéger tout en demeurant propriétaire

  • Servitude de conservation (don ou vente) : limite certains usages par acte notarié; la durée peut aller d’une période fixe à la perpétuité et il y a des avantages fiscaux si c’est un don.

  • Réserve naturelle en milieu privé : reconnaissance officielle par le ministère de l’Environne-ment, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP); offre des bénéfices fiscaux sous forme de réductions de taxes.

Option 2 : Céder la propriété

Don ou vente à des fins de conservation : permet de protéger un terrain à perpétuité en le transférant à un organisme ou à une fiducie de conservation; il y a des avantages fiscaux en cas de don.

Option 3 : Les AMCE - un outil complémentaire

Depuis peu, d’autres mesures de conservation efficaces (AMCE) permettent de reconnaître officiellement des décisions de gestion qui maintiennent la biodiversité à long terme. Elles peuvent inclure des sites de conservation volontaire, des forêts communautaires ou des parcs régionaux. Elles ne remplacent pas les protections légales, mais renforcent la reconnaissance des efforts existants.

 


 
Au Québec, Nature Québec a été mandaté pour accompagner les porteurs de projet dans la préparation des dossiers d’AMCE, en collaboration avec le MELCCFP. Pour les propriétaires privés et les organismes de conservation, les AMCE représentent un outil complémentaire : elles permettent de reconnaître officiellement des efforts de conservation déjà en place sur un territoire, et de les comptabiliser dans les objectifs de conservation du Québec, sans remplacer pour autant les outils de conservation légale plus classiques.

 

Bilan des suivis de conservation volontaire

Les suivis réalisés en 2025 ont permis de renouveler 27 déclarations d’inten-tion de conservation sur 36, totalisant plus de 260 hectares de milieux naturels protégés. Les résultats obtenus illustrent non seulement le nombre d’ententes renouvelées, mais aussi la qualité de la relation entretenue avec les propriétaires. Renouveler une déclaration d’intention n’est jamais automatique : cela signifie que le propriétaire a vécu une expérience positive, juge que les recommanda-tions sont adaptées à ses besoins et souhaite poursuivre l’effort de conservation.

 

 

Conclusion

La conservation volontaire démontre qu’un geste simple – ouvrir sa forêt à un organisme, discuter, comprendre, s’engager moralement – peut déclencher un cycle vertueux de protection durable. Grâce à la confiance, à l’écoute et à l’accompagnement, la déclaration d’intention de conservation devient un point de départ solide vers une culture de gestion responsable et résiliente des milieux naturels.

En misant sur cette approche humaine, flexible et inclusive, on contribue à bâtir un véritable réseau de propriétaires engagés qui, ensemble, ren-forcent la santé écologique et la beauté des paysages de nos régions.

 

Remerciements

L’AF2R remercie chaleureusement la Fondation de la faune du Québec, la MRC de l’Île-d’Orléans, la MRC de Lotbinière ainsi que Capitale Nature pour leur soutien.

 


Pour en savoir plus

AF2R

Réseau de milieux naturels protégés

Nature Québec

Capitale Nature

Corridor appalachien

 

 

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