Virage numérique en foresterie : Une transformation est en marche, mais reste incomplète
Adèle Brisson, ing.f., ForêtCompétences
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■ Compas numérique (photo: ForêtCompétences)
Le secteur forestier québécois connaît une transformation majeure liée à l’intégration progressive des technologies numériques, de l’automatisation et de la connectivité en milieu forestier. Un sondage récent mené par ForêtCompétences, en collaboration avec TALSOM et Ad hoc recherche, apporte un éclairage inédit sur cette transition. Compilant les réponses de 106 employeurs et 120 travailleurs du secteur, l’étude brosse un portrait nuancé de la maturité numérique des organisations, des opportunités technologiques et des défis à relever.
Une adoption technologique bien ancrée, mais inégale
Le constat est clair : le virage numérique est bien amorcé, mais le degré d’engagement est encore fragmenté et inégal selon les types d’activités et de technologies.
L’une des premières conclusions de l’étude est que les technologies d’administration et de gestion interne sont désormais largement implantées dans l’industrie forestière. Les logiciels comptables sont utilisés au sein de 79 % des entreprises sondées, et les suites bureautiques, 78 %. Ces technologies constituent désormais un socle commun à la majorité des entreprises, en favorisant une meilleure gestion interne et une coordination plus efficace.
Dans les outils spécialisés et logiciels propres au secteur forestier, l’usage est également courant. 75 % des répondants utilisent les systèmes d’information géographique (SIG), et 73 % utilisent les différents produits dérivés du LiDAR (modèle numérique de terrain, modèle de hauteur de canopée, relief ombré, etc.). Ces chiffres illustrent une forte appropriation des systèmes d’information géographique, déjà bien intégrés aux pratiques d’aménagement forestier.
En revanche, les technologies de terrain et outils embarqués/mobiles présentent une adoption plus hétérogène. Si certaines sont largement utilisées (systèmes de navigation GPS à 86 %, communication mobile à 62 %), d’autres restent marginales, notamment les outils embarqués avancés ou les systèmes automatisés.
Un immense potentiel à développer
Malgré une adoption technologique déjà considérable, le potentiel d’innovation et d’implantation se révèle très fort. Parmi les technologies émergentes, certaines se démarquent particulièrement dans leur intention d’adoption.
L’analyse automatisée de données (incluant drone, LiDAR et imagerie satellite) apparaît comme la technologie la plus prometteuse et intéressante pour les organisations, car elle est en mesure de transformer la planification forestière, le suivi des opérations et la prise de décision.
Par ailleurs, bien que son utilisation soit encore faible en entreprise, l’intelligence artificielle (IA) générative suscite un intérêt notable. En effet, 31 % des organisations prévoient adopter ce type d’outils. Pour l’instant, l’usage de l’IA repose surtout sur l’initiative individuelle plutôt que sur l’intégration organisationnelle.
Cependant, une nuance importante doit être soulignée : plusieurs technologies émergentes sont jugées non pertinentes par une proportion importante d’organisations.
L’innovation semble donc plutôt ciblée et contextuelle. L’enjeu n’est pas tant d’adopter toutes les technologies disponibles, mais d’identifier celles qui créent de la valeur et qui sont prioritaires selon les réalités opérationnelles (transport, voirie, planification, etc.).
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Des motivations claires
L’étude révèle que les entreprises forestières abordent le virage technologique avec des objectifs clairs, directement liés à la performance organisationnelle. Ce qui motive avant tout les entreprises à adopter de nouvelles technologies, c’est l’augmentation de la rentabilité (52 % des répondants) et l’amélioration de la productivité (46 %).
Cela confirme que le virage numérique est perçu avant tout comme un levier de performance. Dans un contexte de rareté de main-d'œuvre et de pression économique accrue, le numérique apparaît également comme un moyen de compenser certaines contraintes structurelles. Par exemple, l’automatisation de tâches répétitives permet de libérer du temps pour des activités à plus forte valeur ajoutée.
Les freins à la maturité technologique
- Les compétences -
Si l’adoption et l’implantation progressent, la maîtrise des différentes technologies demeure imparfaite. Globalement, le sondage indique que les outils traditionnels sont bien maîtrisés. Toutefois, certaines technologies à fort potentiel présentent un déficit de compétences. Seules 51 % des organisations déclarent une bonne maîtrise de l’intelligence artificielle générative, alors que celle-ci présente l’un des potentiels d’implantation les plus élevés. En outre, les outils d’analyse de données ou d’aide à la décision sont maîtrisés par seulement 54 % des entreprises ayant répondu au sondage. Du côté des technologies de terrain, certaines lacunes apparaissent également, notamment avec les ordinateurs de bord des machines (57 % de bonne maîtrise) et le vernier ou compas numérique (65 % de bonne maîtrise).
Ces décalages entre l’intérêt élevé et la maîtrise limitée constituent un enjeu important à adresser pour le secteur forestier. Des actions de formation ou d’accompagnement sont de mise afin de faciliter l’intégration de ces technologies dans les organisations.
- Le facteur humain -
L’étude met en évidence un élément souvent sous-estimé : la transformation numérique est d’abord humaine avant d’être technologique. Les résultats du sondage font ressortir trois besoins principaux :
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les gestionnaires gagnent à améliorer leur veille technologique et leur leadership numérique;
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les superviseurs ont intérêt à renforcer leurs capacités d’accompagnement et de pédagogie;
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les travailleurs de terrain doivent développer leur communication et leur ouverture au changement.
Néanmoins, l’étude souligne des compétences clés déjà acquises sur lesquelles il est possible de s’appuyer. On observe notamment un esprit critique particulièrement développé chez les professionnels techniques, ainsi qu’un niveau élevé d’autonomie et d’adaptabilité chez les travailleurs de terrain, des atouts qui constituent des bases solides pour soutenir la transformation.
- Les freins organisationnels -
Malgré de fortes motivations et un potentiel indéniable, plusieurs obstacles freinent l’adoption technologique.
Ces freins illustrent une tension classique entre la vision stratégique et les contraintes opérationnelles. Dans un contexte économique difficile, ils exigent des approches concrètes telles que de l’accompagnement des professionnels, du financement adapté et la démonstration que la technologie apporte une réelle plus-value en termes d’efficacité et de rentabilité.

Un secteur en transition, à la croisée des chemins
Le secteur forestier québécois se situe aujourd’hui à un moment charnière de son évolution. D’un côté, le virage numérique est bien amorcé. L’usage généralisé des outils de base et l’intérêt pour les innovations démontrent la grande ouverture du secteur.

■ Exemple d’ordinateur de bord d’une abatteuse
Cependant, malgré ces fondations solides, plusieurs défis demeurent et freinent encore une transformation pleinement aboutie. La maîtrise des technologies reste inégale au sein des organisations, limitant ainsi la capacité à exploiter tout le potentiel des données, de l’automatisation et des outils d’aide à la décision. À cela s’ajoutent des contraintes économiques, humaines et organisationnelles qui rendent plus difficile l’intégration rapide et harmonieuse de ces nouvelles pratiques, notamment en ce qui concerne les investissements nécessaires, la gestion du changement et l’alignement des priorités stratégiques. Par ailleurs, offrir une formation et un accompagnement adapté est prioritaire, tant pour soutenir le développement des compétences des professionnels que pour favoriser une appropriation cohérente et durable des technologies.
Le sondage réalisé par ForêtCompétences, Ad hoc recherche et TALSOM s’inscrit dans une démarche plus grande pour évaluer la maturité technologique du secteur forestier. Après deux ateliers et plusieurs groupes de discussion avec des experts du milieu, l’ensemble des données recueillies sera consigné dans un rapport final prévu pour l’été 2026. De plus, un webinaire tenu le 17 juin dernier est maintenant disponible sur la chaîne Youtube de ForêtCompétences et présente les faits saillants du projet. Les différentes étapes de ce diagnostic permettront donc d’établir des recommandations claires pour le secteur, et de servir de guide pour une transformation numérique alignée avec les besoins des organisations. Restez à l’affût!
Pour en savoir plus
Pour consulter les résultats détaillés du sondage de ForêtCompétences et le rapport final à l’été 2026
■ foretcompetences.ca/publications
Pour visionner le webinaire
■ www.youtube.com/watch?v=upmyyy0lJO4

