Saint-Michel-de-Bellechasse : Mieux connaître son
patrimoine arboré
Julie Molard, biol., M. Sc., Directrice générale, Frédérique Fortin, Env., B.Sc. A., Chargée de projets en milieux naturels et aménagés, Association forestière des deux rives (AF2R)
■ Le couvert arboré contribue au caractère paysager et à la qualité de vie à Saint-Michel-de-Bellechasse (Source: municipalité de Saint-Michel-de-Bellechasse)
Les arbres présents dans les villages et les espaces publics procurent bien plus que de l’ombre ou un paysage agréable. Ils améliorent la qualité de l’air, réduisent les îlots de chaleur, interceptent l’eau de pluie et contribuent à la biodiversité. Une démarche récente menée à Saint-Michel-de-Bellechasse illustre comment des outils d’inventaire et d’analyse permettent de mieux comprendre cette richesse et de soutenir les décisions futures.
Les arbres : une infrastructure naturelle
Les arbres en milieu habité jouent un rôle beaucoup plus important qu’on ne le croit au quotidien. Ils apportent une valeur esthétique aux paysages, mais ils rendent également de nombreux services écologiques essentiels.
En été, leur ombrage contribue à atténuer les fortes chaleurs et améliore le confort des citoyens. Leurs racines favorisent l’infiltration de l’eau dans le sol et limitent le ruissellement lors d’épisodes de pluie intense. Les arbres filtrent aussi certains polluants présents dans l’air et captent du carbone atmosphérique.
Contrairement à plusieurs infrastructures construites, leur valeur augmente avec le temps : un arbre mature procure généralement davantage de bénéfices qu’un jeune arbre récemment planté.
Cette réalité amène de plus en plus de municipalités à considérer leurs arbres comme un véritable patrimoine collectif qu’il faut documenter, suivre et planifier à long terme.
Un patrimoine bien enraciné dans le paysage
Située dans la MRC de Bellechasse, dans la région administrative de Chaudière-Appalaches, la municipalité de Saint-Michel-de-Bellechasse possède un paysage particulier où se côtoient noyau villageois, secteurs résidentiels, espaces agricoles et milieux naturels. Comme dans plusieurs municipalités québécoises, les arbres jouent un rôle important dans l’identité du milieu. Certains accompagnent les citoyens depuis plusieurs générations et contribuent au caractère distinctif du paysage.
Au-delà de leur valeur écologique, les arbres influencent aussi la perception des lieux. Une rue bordée d’arbres matures, un parc ombragé ou une entrée de village végétalisée participent au sentiment d’appartenance et à l’attractivité du territoire.
Cependant, la forêt urbaine évolue constamment. Les arbres vieillissent, certains deviennent plus vulnérables aux maladies ou aux insectes, tandis que les changements climatiques créent de nouvelles pressions. Dans ce contexte, une gestion à long terme devient essentielle afin de préserver les bénéfices associés aux arbres et d’assurer la résilience de la forêt urbaine.
Mieux connaître pour mieux gérer
À Saint-Michel-de-Bellechasse, la démarche réalisée en 2025 visait d’abord à mieux comprendre une problématique précise : les impacts potentiels associés à la perte graduelle des frênes sur le territoire.
L’arrivée et la progression de l’agrile du frêne, un insecte exotique envahissant qui s’attaque à toutes les espèces de frênes nord-américains, ont profondément modifié la gestion arboricole dans plusieurs municipalités québécoises. Depuis son apparition au Québec, des milliers d’arbres ont dû être abattus ou remplacés afin de réduire les risques liés à leur dépérissement.
Pour une municipalité, la disparition d’un nombre important de frênes représente bien plus qu’une perte d’arbres : elle entraîne aussi des coûts liés aux interventions, une diminution temporaire de la canopée et une perte des services écosystémiques associés.
Afin d’anticiper ces impacts et de mieux planifier les actions futures, une démarche de caractérisation du couvert arboré, centrée principalement sur les frênes présents dans le coeur villageois, a été réalisée par l’Association forestière des deux rives (AF2R). Cette étude combinait un inventaire terrain géoréférencé à une analyse des services écologiques rendus par les arbres à l’aide du logiciel international i-Tree Eco, afin de documenter l’état des arbres, de quantifier leur contribution environnementale et de soutenir les décisions futures en matière de gestion arboricole.
Dresser un portrait précis du territoire
La première étape consistait à réaliser un inventaire géoréférencé des frênes présents sur le territoire ciblé, accompagné de quelques autres arbres d’intérêt situés dans les secteurs visés.
Chaque arbre inventorié a été documenté selon plusieurs paramètres, notamment l’espèce, les dimensions, l’état sanitaire, les signes potentiels d’infestation par l’agrile du frêne et sa localisation géographique.
Au total, 817 arbres ont été inventoriés, dont 797 frênes. L’analyse a également permis d’identifier certains secteurs où les frênes présentent un état de santé plus préoccupant. Trois zones ressortent particulièrement : le coeur du noyau villageois, qui combine une forte densité arborée et un taux élevé de dépérissement, ainsi que deux secteurs périphériques, où plusieurs arbres montrent des signes de déclin important ou sont déjà morts. Ces constats pourraient s’expliquer par différents facteurs comme la pression urbaine, le compactage des sols ou une progression plus avancée de l’agrile du frêne dans certains secteurs.
Les frênes recensés présentent un diamètre moyen de 30,2 cm et une hauteurmoyenne de 13,5 m, ce qui correspond principalement à des arbres matures ayant atteint un niveau élevé de bénéfices écologiques.
L’inventaire géoréférencé permet ensuite d’associer ces informations à une carte interactive et de suivre l’évolution des arbres au fil du temps.
Cette approche facilite également la priorisation des interventions, particulièrement lorsque certains individus deviennent plus vulnérables.

Des données pour mieux comprendre le territoire
Les bénéfices des arbres sont souvent visibles au quotidien, mais ils demeurent difficiles à mesurer concrètement. Afin d’obtenir une meilleure compréhension de leur contribution, les données d’inventaire recueillies à Saint-Michel-de-Bellechasse ont été analysées à l’aide de l’outil i-Tree Eco. Il permet notamment d’estimer la quantité de carbone stockée dans la biomasse des arbres, le carbone capté annuellement, le volume d’eau de pluie intercepté, certains polluants retirés de l’air ainsi que la valeur économique des services écologiques rendus.
Au-delà des résultats chiffrés, cette approche permet surtout de mieux comprendre l’importance de la canopée dans le fonctionnement global d’un territoire.
Par exemple, les arbres contribuent à limiter une partie du ruissellement lors des épisodes de fortes pluies, améliorent le confort durant les périodes de chaleur et participent à la captation du carbone atmosphérique. Ces bénéfices, souvent peu perceptibles au quotidien, deviennent plus tangibles lorsqu’ils sont quantifiés.
À titre d’exemple, les arbres inventoriés à Saint-Michel-de-Bellechasse interceptent annuellement un volume d’eau équivalant à plus de 6 300 baignoires remplies. Une partie de cette eau est temporairement retenue par les feuilles, les branches et les troncs avant d’être évaporée ou absorbée, contribuant ainsi à réduire le ruissellement et la pression exercée sur les infrastructures de drainage.
Les données recueillies lors de l’inventaire permettent ainsi d’obtenir bien plus qu’une simple liste d’arbres : elles deviennent un véritable outil d’aide à la décision pour soutenir la gestion à long terme du patrimoine arboré (tableau 1).

Des constats qui orientent les décisions
L’étude montre que 11 % des frênes présentent déjà des signes d’infestation liés à l’agrile du frêne, alors que 44 % montrent des signes de déclin physiologique ou sont déjà morts. Même si plusieurs arbres demeurent encore en relativement bon état, ces résultats suggèrent qu’une planification proactive pourrait permettre de limiter des pertes plus importantes à moyen terme.
Cette démarche visait notamment à mieux comprendre dans quelle mesure la perte progressive des frênes pourrait affecter le territoire. Le portrait obtenu démontre que les enjeux associés à cette situation dépassent largement les questions d’entretien ou de remplacement des arbres. Le retrait graduel de ces essences risque également d’éclaircir temporairement la canopée et de réduire certains des services écologiques qu’elle procure, notamment en matière de captation du carbone, de gestion des eaux pluviales et de qualité du milieu de vie.
L’étude souligne également l’importance de planifier dès maintenant le renouvellement progressif des arbres sur le territoire. Parmi les recommandations formulées, une plus grande diversification des essences est proposée afin d’accroître la résilience de la forêt urbaine face aux maladies, aux insectes ravageurs et aux changements climatiques.
Le saviez-vous?
Selon plusieurs recommandations en foresterie urbaine, une règle souvent utilisée est celle du 30-20-10 :
-
■pas plus de 30 % d’une même famille d’arbres;
-
■pas plus de 20 % d’un même genre;
-
■pas plus de 10 % d’une même espèce.
Cette approche vise à accroître la résilience du couvert arboré face aux maladies et aux insectes ravageurs.
Prévenir plutôt que réagir
La gestion des arbres est souvent abordée de manière réactive : un arbre devient dangereux, présente des signes de dépérissement ou doit être retiré à la suite d’un épisode météorologique.
Les inventaires permettent plutôt d’adopter une approche proactive. Ils rendent possible l’identification précoce de certaines problématiques et aident à planifier les interventions avant que les situations deviennent plus complexes ou plus coûteuses.
Cette approche facilite également la planification du renouvellement progressif des arbres sur le territoire de la municipalité. Plutôt que de remplacer simultanément plusieurs arbres arrivés à maturité au même moment, il devient possible d’étaler les interventions dans le temps.
Penser les arbres sur plusieurs générations
Les arbres plantés aujourd’hui feront partie du paysage pendant plusieurs décennies. Planifier leur renouvellement ne consiste pas seulement à remplacer les arbres qui disparaissent. Il s’agit aussi de réfléchir aux besoins futurs : adaptation aux changements climatiques, résistance aux maladies, maintien de la biodiversité et amélioration de la qualité de vie.
Parmi les pistes identifiées dans le cadre de la démarche :
■diversifier davantage les espèces plantées;
■privilégier des essences adaptées aux conditions futures;
■poursuivre la mise à jour des inventaires;
■prioriser certaines interventions selon l’état des arbres;
■intégrer davantage la gestion arboricole aux outils municipaux de planification.
Une vision à long terme
Les arbres présents dans une municipalité racontent souvent une partie de son histoire. Certains accompagnent les citoyens depuis plusieurs générations et participent à l’identité des lieux. La démarche réalisée à Saint-Michel-de-Bellechasse rappelle qu’avant de penser aux plantations futures, il faut également mieux comprendre les arbres déjà présents.
Cette réflexion s’inscrit d’ailleurs dans une démarche municipale plus large. La municipalité s’est récemment dotée d’un Plan climat 2025-2035 visant à renforcer sa résilience face aux changements climatiques. Parmi les orientations retenues figurent notamment la protection et la valorisation des milieux naturels ainsi que le soutien à un plan de verdissement municipal. Dans ce contexte, la connaissance du patrimoine arboricole acquise grâce à cette étude constitue un outil précieux pour orienter les interventions futures et planifier l’évolution du couvert arboré.
Car bien gérer la forêt urbaine ne consiste pas seulement à planter davantage d’arbres : cela consiste aussi à assurer leur santé, leur diversité et leur pérennité. Les données recueillies à Saint-Michel-de-Bellechasse fournissent ainsi une base concrète pour prendre des décisions éclairées aujourd’hui, afin que les générations futures puissent elles aussi profiter des nombreux bénéfices que procurent les arbres.
Pour en savoir plus
Association forestière des deux rives ■af2r.org/project/gestion-et-valorisation-des-frenes-a-saint-michel-de-bellechasse

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