Le bois de mélèze hybride de haies brise-vent
Un bois d’œuvre utilitaire?
Charles Lussier, Géographe, CLG AGFOR
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■ Photo : Charles Lussier
Les haies brise-vent jouent depuis plusieurs décennies un rôle important en milieu agricole, notamment pour protéger les sols, les cultures et les cours d’eau. Mais que devient le bois produit par ces arbres lorsqu’ils arrivent à maturité ou doivent être récoltés? Plutôt que d’être laissé au champ ou simplement valorisé comme bois de chauffage, une partie du bois peut être transformée en matériaux utiles à la ferme. L’expérience menée dans une haie brise-vent de la Montérégie montre concrètement les possibilités, mais aussi les limites, de cette approche.
L’agroforesterie au Québec et la qualité du bois
Ce système de culture a pris son envol au Québec dans le milieu des années 1980 sous l’impulsion d’un comité interministériel sur les haies brise-vent (HBV) et grâce à des subventions offertes par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) pour l’implantation de haies comme mesure de conservation des sols.
Dans le sud du Québec, les premières HBV étaient composées majoritairement d’épinette blanche pour son efficacité de brise-vent en été comme en hiver. L’épinette était accompagnée de mélèze hybride ou laricin, de frêne blanc ou rouge, de chêne rouge ou à gros fruits et, pour certains projets, de peuplier hybride. La plupart de ces essences sont produites par la pépinière gouvernementale de Berthierville (les frênes ne l’étant plus aujourd’hui). Quant au mélèze hybride, il est produit à la pépinière gouvernementale de Saint- Modeste dans le Bas-Saint-Laurent. Ce dernier a été beaucoup utilisé à partir des années 1990. Le mélèze hybride est issu du croisement entre le mélèze européen et le japonais : les gènes de l’européen prodiguent la qualité du bois et la rectitude du tronc alors que ceux du japonais bonifient la résistance aux maladies. Le résultat : une croissance est très rapide et un effet brise-vent en près de 15 ans aux champs. Après le peuplier hybride, le mélèze hybride est l’un des arbres ayant la plus grande croissance au Québec.
La qualité du bois de mélèze
Le bois issu d’éclaircies ou de la coupe de haies agroforestières est avant tout une source utilitaire de bois pour les entreprises agricoles, mais il peut parfois être une source de revenus.
Le niveau de connaissances scientifiques sur les propriétés du bois de mélèze agroforestier est encore peu élevé, contrairement à d’autres espèces comme le chêne rouge dont la qualité du bois produit en haies brise-vent est connue et semblable à celle produite en forêt.
Néanmoins, des travaux d’acquisition de connaissances
nous informent que la croissance des arbres de haies est plus élevée qu’en forêt. Les arbres à croissance rapide, comme le mélèze hybride, sont reconnus pour avoir des cernes larges et beaucoup de bois juvénile, qui est moins rigide et moins durable que le bois mature. Si la croissance rapide augmente le volume, elle compromet souvent la densité, la solidité et la qualité du bois. De plus, l’arbre agricole est souvent très branchu, malgré la réalisation de plusieurs tailles. Son bois est donc assez noueux et la qualité de la première bille de 8 pieds est considérée comme acceptable.
Le mélèze possède tout de même des qualités, dont une belle couleur rosacée, mais surtout une bonne résistance à l’humidité.

Les expériences au réseau de Bedford
Dans la région de Bedford, entre 2001 et 2012, près de 30 kilomètres de haies brise-vent riveraines ont été plantés par la Coopérative de solidarité du bassin versant de la rivière aux Brochets (CSBVRB) dans le but d’améliorer la qualité de l’eau en milieu agricole. Les premières plantations de HBV de ce réseau de Missisquoi furent situées à Notre-Dame-de-Stanbridge. Chaque haie était principalement constituée d’une alternance d’épinettes blanches, de mélèzes hybrides et d’un feuillu. Le feuillu sélectionné était généralement le frêne blanc ou rouge avant la venue de l’agrile, puis le choix s’est redirigé ensuite vers le chêne rouge ou le chêne à gros fruits.
Notre expérience fut réalisée dans l’une de ces haies, celle de la ferme Bellerose, où 1,6 km a été plantés en 2004 (22 ans), soit 600 arbres divisant des parcelles de grandes cultures (maïs et soya). Cette HBV est l’une des plus étudiées au Québec. Plus de 12 travaux scientifiques et techniques y ont été réalisés : mesures de croissances des arbres agricoles, études sur l’entomofaune, l’évolution de la botanique des lisières, les micromammifères, le bio blitz, les oiseaux, etc.
Cette plantation a été réalisée avec un groupe de bénévoles d’organismes environnementaux. Les distances entre les arbres sont trop serrées, soit de 2,25 m en moyenne au lieu de 4 m (distance recommandée aujourd’hui). Les espèces sont l’épinette blanche, le frêne blanc (actuellement en dépérissement), le chêne rouge, le chêne à gros fruits et le mélèze hybride, espèce largement distribuée à cette période par le MAPAQ.
La plantation a subi des tailles récurrentes de formation et d’élagage entre 2007 et 2014 grâce à un financement de Desjardins et au travail de la firme CLG AGFOR. La hauteur des tailles a atteint 4 m et elles furent réalisées avec une scie à chaîne télescopique et une échelle de pomiculture. L’élagage était nécessaire pour permettre le passage des tracteurs et pour cultiver jusqu’à 1,5 m des arbres.
Comme les mélèzes agricoles sont connus pour former de nombreuses branches en condition de luminosité importante (en champ), des tailles de formations sont requises dès l’âge de trois ans. D’ailleurs, le Programme ALUS de l’UPA offre un financement récurrent pour payer les tailles d’arbres de haies. Une absence de tailles pendant trois ans et plus crée de gros nœuds et nuit à la qualité du bois.
La récolte et la transformation à la ferme
En mars 2017, les premières coupes d’éclaircie ont été réalisées dans la haie brise-vent riveraine. Six mélèzes hybrides de 13 ans, de 9 m de hauteur et de 25 cm de diamètre à hauteur de poitrine (DHP) moyen ont été coupés (voir le Progrès Forestier, automne 2019). Le but était de dégager les chênes rouges et les épinettes blanches voisins qui avaient été abîmés par le frottement des longues branches de ces mélèzes, branches de plus de 3 à 4 m de long ballottées par les grands vents de plaines.
Une deuxième coupe a eu lieu en 2021. Cette fois, trois mélèzes de 17 ans et de DHP moyen de 33 cm furent coupés. Enfin, la dernière coupe a été réalisée en mars 2025 sur trois autres mélèzes. Au total, 12 mélèzes ont été coupés dans cette haie où les arbres en 2025 avaient un DHP de près de 40 cm et une hauteur de 11 m à 14 m.
![]() ■ Bille de mélèze hybride de forme irrégulière sur un moulin à scie |
Lors des trois coupes, une sélection des tiges à couper a été faite en fonction de la hauteur et du diamètre des tiges sur pied, de la qualité des deux premières billes de 8 pieds à produire et de la qualité des arbres voisins à préserver pour les décennies à venir. Il est important de sélectionner des mélèzes à préserver lors de la planification à long terme des coupes d’éclaircies, et ce, pour la diversité botanique et pour les habitats fauniques associés au feuillage et aux fruits de l’espèce (« cocottes »).
Les coupes agroforestières se font l’hiver sur le sol gelé des champs récoltés. Contrairement aux coupes en forêt, l’espace disponible au champ facilite la manutention de l’arbre, qui peut facilement être ébranché sur le site, transporté et déposé directement sur le moulin à scie du producteur disposé à proximité de la haie.
La récolte du bois en haie et le traitement de celui-ci sont avantageux pour le producteur agricole. Seuls de petits volumes de bois sont à récolter et à traiter annuellement. Le producteur a généralement accès à l’équipement nécessaire : scie à chaîne, tracteurs, moulins à scie, espace de séchage couvert. Les travaux peuvent être réalisés par le producteur et son équipe pendant la période tranquille de l’hiver. Tous les travaux sont ainsi sans frais, sinon le temps et l’essence. Enfin, le mélèze séché, comme tout résineux, se scie facilement.
La transformation du bois
Une part du bois de l’expérience, soit les grosses billes de 2025 ayant beaucoup de nœuds, n’a pas été sciée, mais plutôt utilisée directement pour la structure d’un pont enjambant un ruisseau et permettant le passage de la machinerie agricole entre deux parcelles.
Le reste du bois a été scié avec un moulin portatif après une année de séchage pour les billes récoltées en 2021 et 2025. Près de 50 % du bois a été scié pour répondre aux besoins de l’entreprise agricole. Parmi les usages, notons :
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Différents formats de planches destinées à des infrastructures mises au sol pour supporter la machinerie et d’autres pièces utilitaires de la ferme;
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Des planches de 8 pieds avec des largeurs de 6 po à 9 po et des épaisseurs de 1 po à 1,5 po ainsi que des madriers de 3 po par 4 po pour les activités agroforestières de CLG AGFOR;
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Des rampes de 2 po utilisées pour embarquer de la machinerie sur une remorque (débroussailleuse à traction et autres machines de moins d’une demi-tonne sur roues);
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Des madriers posés au sol comme seuils sous les portes de bois de divers entrepôts;
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Des pièces utilisées comme supports extérieurs pour le bois recyclé et comme bardages pour abriter le bois de chauffage.
Une portion du bois scié a été destinée à la fabrication d’objets. Avec sa croissance rapide, le mélèze a généré un bois aux lignes larges et parallèles. Cela a inspiré les producteurs à fabriquer des planches de 1 po qui formeront de grands cadres pour des miroirs. Toutefois, il faut noter que les planches de 0,5 po à 2 po d’épaisseur de bois de mélèze sont particulièrement reconnues pour se tordre facilement lors du séchage. D’ailleurs, certains ébénistes professionnels consultés parlent d’un des pires bois à travailler en atelier.

■ Tracteur transportant un mélèze hybride branchu issu d’une haie brise-vent en mars 2025
L'avenir des haies brise-vent de la Montérégie
En circulant en Montérégie, on trouve encore plusieurs dizaines de kilomètres de haies brise-vent plantées entre les années 1990 et 2000 qui arriveront progressivement au stade où des éclaircies seront nécessaires. Leur récolte pourrait représenter une occasion de valoriser localement une ressource déjà présente sur les fermes. Pour les petits volumes produits lors des éclaircies, l’utilisation d’un moulin à scie portatif directement à la ferme, ou partagé entre plusieurs producteurs d’un même secteur, apparaît comme une avenue intéressante. Le bois de mélèze peut notamment répondre à certains besoins utilitaires et aux usages extérieurs, grâce à sa bonne résistance à l’humidité. Bien que cette essence demeure sous-utilisée au Québec, son potentiel de valorisation mérite d’être considéré lors de la planification des interventions dans les haies brise-vent. Ainsi, au-delà de leur rôle agricole et écologique, ces haies peuvent aussi devenir, au fil du temps, une source de bois utile à l’entreprise agricole.
Remerciements : Éric du Pasquier, ferme Bellerose, André Vézina, Biopterre, Alain Cogliastro, botaniste.
Références disponibles auprès de l’auteur

■ Madrier et planches avec cernes dont l’espacement atteint parfois 1 pouce
Quand le mélèze défie l’eau et le temps
Le saviez-vous? La ville de Venise a été bâtie au Moyen-Âge avec de grands piliers faits, entre autres, de mélèzes submergés. De plus, on trouve des granges de mélèze de plus de 500 ans dans de vieilles fermes russes.


