Articles automne 2026

Le cerf en milieu périurbain : De l’inventaire à la gestion

Guillaume Paquette, Consultant en gestion faunique, Solution G. Paquette

La présence abondante du cerf de Virginie dans certains milieux urbains et périurbains pose des défis croissants aux municipalités et aux gestionnaires de territoires. Avant d’intervenir, il faut toutefois connaître la population, sa distribution et son évolution. Les nouvelles méthodes d’inventaire, notamment l’imagerie thermique par drone, permettent aujourd’hui d’obtenir un portrait beaucoup plus précis et d’appuyer les décisions de gestion sur des données concrètes.

Connaître avant d’intervenir

La présence de nombreux cerfs sur un territoire peut entraîner différents enjeux : pression sur la végétation, dommages aux aménagements, collisions routières, conflits avec certains usages du territoire ou dégradation de l’équilibre entre la population et son habitat.

Mais observer régulièrement des cerfs ne permet pas de connaître précisément l’état d’une population. Quelques groupes très visibles peuvent donner l’impression d’une abondance généralisée, alors qu’à l’inverse, une population importante peut demeurer relativement discrète lorsqu’elle occupe de grands boisés ou des secteurs peu accessibles.

Avant de choisir une méthode de gestion, il faut donc établir un portrait suffisamment précis de la situation : combien de cerfs sont présents, où se trouvent-ils et comment la population est-elle structurée?

Cette connaissance constitue le point de départ. Une intervention devrait répondre à un objectif mesurable plutôt qu’à une simple perception d’abondance.

 

De l’estimation au dénombrement

Les méthodes utilisées pour suivre les populations de cerfs ont beaucoup évolué. Pendant plusieurs années, des réseaux de caméras disposées selon des protocoles d’échantillonnage ont notamment permis d’estimer l’abondance des populations. Répétée d’une année à l’autre selon une méthodologie comparable, cette approche permet également de suivre des tendances démographiques.

Les photographies permettent de distinguer une partie des mâles, des femelles et des faons, et ainsi d’obtenir des informations sur la structure de la population. L’évolution des ratios observés entre plusieurs inventaires peut fournir des indications intéressantes sur le recrutement et la dynamique de la population.

Ces méthodes demeurent pertinentes, particulièrement lorsqu’on cherche à observer une population sur une longue période. Elles reposent toutefois sur un échantillonnage : une partie du territoire et de la population est observée, puis les résultats permettent d’en tirer une estimation plus générale.

L’arrivée de l’imagerie thermique aérienne, et particulièrement des drones thermiques, a permis de changer l’échelle d’observation. Lorsque le territoire et les conditions s’y prêtent, il devient possible de parcourir méthodiquement de grandes superficies et de rechercher directement les animaux. Les individus ou les groupes détectés peuvent être localisés et géoréférencés au fur et à mesure de l’inventaire.

L’objectif n’est alors plus uniquement d’obtenir une estimation à partir d’un échantillon, mais de tendre vers un dénombrement très complet de la population présente sur le territoire au moment de l’inventaire.

Aucune méthode ne permet évidemment de garantir la détection de chaque animal. La végétation, le relief, les conditions météorologiques et le comportement des cerfs influencent toujours la détectabilité. Un protocole adapté au territoire et de bonnes conditions d’inventaire permettent néanmoins d’obtenir un portrait particulièrement précis de la population.

 

Voir ce que l’œil distingue difficilement

Le principal avantage de l’imagerie thermique réside dans sa capacité à détecter les différences de température entre un animal et son environnement.

Un cerf peut être pratiquement invisible à l’œil dans une friche, un boisé ou à proximité d’une lisière. Sa signature thermique peut néanmoins être détectée depuis les airs lorsque le contraste avec l’environnement est suffisant.

Image thermique aérienne en noir et blanc d’un boisé, avec un cerf en surbrillance Image thermique aérienne d’un secteur ouvert, où de petits points blancs correspondent à des cerfs

■ Images thermiques aériennes : détection de cerfs depuis un drone

Cette capacité est particulièrement intéressante dans les paysages périurbains, où alternent boisés, friches, terres agricoles, infrastructures et secteurs résidentiels.

Observation d’une même scène avec une caméra thermique et une caméra optique

■ Observation avec une caméra thermique (gauche) et une caméra optique (droite)

Mais la technologie ne remplace pas l’interprétation et l’œil aiguisé d’un expert. Une signature thermique n’est pas automatiquement considérée comme un cerf. Sa forme, ses dimensions, ses déplacements, sa position et son comportement doivent être interprétés. Lorsque les conditions le permettent, la caméra optique et son zoom peuvent également être utilisés pour confirmer l’observation.

C’est une distinction importante : posséder une caméra thermique et réaliser un inventaire faunique sont deux choses différentes. La qualité du résultat dépend autant de la méthodologie de recherche, de la connaissance du comportement de l’espèce et de l’interprétation des observations que de la performance de l’appareil utilisé.

Détections thermiques de ratons laveurs, confirmées par la caméra optique

■ Détections thermiques (gauche) s’avérant être des ratons laveurs sur la caméra optique (droite)

 

Une fenêtre d’inventaire beaucoup plus grande

L’un des changements importants apportés par l’imagerie thermique est la possibilité de réaliser des inventaires sans dépendre nécessairement d’un couvert de neige.

Lorsque les conditions météorologiques, thermiques et de végétation sont favorables, les inventaires peuvent généralement être réalisés de la mi-octobre jusqu’au début du mois de mai. Cette période relativement longue offre beaucoup plus de latitude aux gestionnaires.

Plutôt que d’attendre une courte fenêtre hivernale réunissant les conditions nécessaires, il devient possible de choisir la période de l’inventaire en fonction des objectifs poursuivis. Un inventaire peut être réalisé avant une intervention afin d’établir l’état initial de la population, puis répété après celle-ci ou lors d’une saison subséquente afin d’en mesurer les effets.

Cette flexibilité facilite également la planification. Les résultats peuvent être obtenus suffisamment tôt pour permettre aux gestionnaires d’analyser la situation, de déterminer leurs objectifs et de préparer les interventions qui pourraient être nécessaires.

 

Le bon moment pour obtenir les bonnes données

Le choix de la période d’inventaire peut également permettre d’aller plus loin que le simple dénombrement.

Un inventaire réalisé à la fin de novembre ou au début de décembre, alors que les mâles portent encore leurs bois, offre par exemple la possibilité de recueillir des informations supplémentaires sur la structure de la population.

Les animaux sont d’abord détectés grâce à l’imagerie thermique. Lorsque leur position et les conditions d’observation le permettent, la caméra optique et son zoom peuvent ensuite être utilisés pour rechercher des caractéristiques permettant de déterminer le sexe. La présence des bois constitue alors un indicateur particulièrement utile pour identifier les mâles.

Lorsqu’une proportion suffisamment importante des individus peut être catégorisée, il devient possible d’obtenir, en plus du nombre de cerfs présents, une estimation relativement précise du rapport entre les mâles et les femelles.

Le choix de la période d’inventaire fait donc partie intégrante de la méthodologie. Selon l’objectif recherché, un même inventaire peut fournir des informations sur l’abondance, la distribution et la structure de la population.

 

Le nombre ne dit pas tout

Un inventaire moderne ne devrait pas se limiter à produire un chiffre. Savoir qu’un territoire abrite 100, 200 ou 300 cerfs est important, mais la localisation de ces animaux l’est tout autant. Une population répartie sur un vaste territoire forestier ne présente pas nécessairement les mêmes enjeux qu’une population de même taille concentrée dans quelques boisés enclavés au cœur d’un milieu fortement urbanisé.

Le géoréférencement des détections permet de cartographier les groupes observés et de visualiser leur distribution. On peut alors mieux comprendre la relation entre la présence des cerfs et les boisés, les espaces ouverts, les zones résidentielles, les axes routiers ou d’autres éléments du territoire.

Cette dimension spatiale permet de passer du simple inventaire à un diagnostic territorial. Elle aide à identifier les secteurs où les concentrations sont les plus importantes et à mieux cibler les mesures de gestion.

 

Définir l’objectif avant la méthode

Une fois la population connue, une question devient essentielle : quel niveau de population souhaite-t-on maintenir? La réponse varie selon les caractéristiques du territoire, la capacité de l’habitat, les enjeux de sécurité, la pression exercée sur la végétation et les objectifs des gestionnaires.

L’objectif n’est pas nécessairement d’avoir le moins de cerfs possible. Il s’agit plutôt de rechercher un niveau de population compatible avec le milieu et les usages du territoire. Cette distinction est importante, car une situation de forte surabondance et une population déjà ramenée à un niveau acceptable ne nécessitent pas les mêmes interventions.

Dans certains cas, une réduction initiale importante peut être nécessaire. Dans d’autres, l’enjeu principal sera plutôt d’empêcher une population de recommencer à croître. C’est ici que la distinction entre réduction et stabilisation devient fondamentale.

 

Réduire d’abord, stabiliser ensuite

La chasse contrôlée peut contribuer à diminuer une population de cerfs, mais son potentiel de réduction dépend fortement des caractéristiques du territoire et du nombre de prélèvements qu’il est possible d’y réaliser.

Dans plusieurs contextes urbains ou périurbains, son rôle le plus intéressant se situe toutefois après une intervention de réduction, comme outil de stabilisation à long terme.

Lorsqu’une population très abondante est ramenée à un niveau jugé acceptable, le travail n’est pas terminé. Sans intervention subséquente, la reproduction et le recrutement peuvent progressivement ramener la population vers les niveaux qui avaient initialement créé le problème.

Une chasse contrôlée permet alors d’effectuer des prélèvements ciblés afin de compenser une partie de cette croissance annuelle et de maintenir la population autour de l’objectif établi.

Il ne s’agit donc pas nécessairement de prélever le même nombre de cerfs chaque année. Les besoins peuvent évoluer en fonction de la population observée, de sa structure et des résultats obtenus au cours des années précédentes. La chasse contrôlée devient ainsi un outil de gestion adaptative, plutôt qu’une simple opération ponctuelle.

En contexte périurbain, une telle approche exige évidemment un encadrement rigoureux, une sélection appropriée des secteurs et des participants ainsi qu’un protocole adapté aux particularités du territoire. Mais son intérêt principal demeure sa capacité à offrir un moyen de maintien qui peut être ajusté dans le temps.

 

Mesurer pour pouvoir ajuster

C’est ici que l’inventaire et l’intervention se rejoignent.

Un inventaire initial permet d’établir la situation de départ. Une intervention peut ensuite être réalisée selon l’objectif retenu. Les inventaires subséquents servent à mesurer les résultats et à déterminer les besoins des années suivantes.

Cette approche permet de sortir d’une logique où l’on intervient uniquement lorsqu’un problème devient évident.

Si les inventaires démontrent qu’une population demeure stable autour de l’objectif fixé, les prélèvements peuvent être maintenus ou ajustés en conséquence. Si elle recommence à augmenter, les mesures de gestion peuvent être adaptées avant que la situation ne redevienne problématique.

À l’inverse, si la population diminue davantage que prévu, les prélèvements peuvent être réduits.

Pour que ces comparaisons aient une réelle valeur, la méthodologie d’inventaire doit demeurer aussi constante que possible. Les secteurs couverts, la période de l’année et les principales conditions d’observation doivent être documentés afin que les variations observées reflètent autant que possible une évolution réelle de la population.

Cette continuité transforme une succession d’inventaires en véritable suivi de population.

 

Une gestion basée sur des données

Les nouvelles technologies permettent aujourd’hui d’obtenir des informations qui étaient beaucoup plus difficiles à acquérir avec précision il y a quelques années.

L’imagerie thermique par drone permet non seulement d’estimer l’abondance d’une population de cerfs, mais d’en obtenir un portrait spatial détaillé et, lorsque la période et les conditions s’y prêtent, de recueillir certaines informations sur sa structure.

Sa grande fenêtre d’utilisation, approximativement de la mi-octobre au début du mois de mai, offre également davantage de flexibilité pour intégrer l’inventaire aux différentes étapes d’un programme de gestion.

Mais la technologie n’est qu’un outil.

La véritable valeur de l’inventaire apparaît lorsque les données obtenues servent à établir un objectif de population, à choisir une intervention adaptée et à mesurer ensuite les résultats.

De la même façon, une chasse contrôlée ne devrait pas être considérée uniquement en fonction du nombre de cerfs prélevés pendant une saison. Son intérêt peut être beaucoup plus grand lorsqu’elle s’intègre dans une stratégie à long terme où le niveau de prélèvement est ajusté en fonction de l’évolution réelle de la population.
 

Inventaire et gestion deviennent alors deux composantes d’une même démarche

Cette approche permet de remplacer progressivement les interventions réactives par une gestion planifiée : connaître la population, définir un objectif, intervenir lorsque nécessaire, mesurer les résultats et ajuster les actions au fil du temps.

Dans les milieux urbains et périurbains, où la gestion du cerf doit composer à la fois avec les réalités biologiques, l’occupation du territoire et les préoccupations humaines, cette capacité à prendre des décisions à partir de données précises constitue probablement l’un des outils les plus importants dont disposent aujourd’hui les gestionnaires.

 

 

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