Comment un arbre décide-t-il
où fabriquer du bois?
Danavan Rouillard, ing.f., Association des propriétaires de boisés de la Beauce
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Lorsqu’on regarde une souche fraîchement coupée, on remarque rapidement que les cernes de croissance ne sont pas toujours parfaitement ronds. Le cœur de l’arbre peut être décentré, certains cernes sont plus larges d’un côté que de l’autre et d’anciennes blessures peuvent complètement modifier leur forme. Pourquoi? Tout simplement parce qu’un arbre ne produit pas nécessairement la même quantité de bois partout autour de son tronc. Le vent, la lumière, l’inclinaison du tronc ou encore le poids des branches influencent sa croissance. Sans réellement « décider », l’arbre adapte continuellement sa structure aux conditions dans lesquelles il pousse.
Comment un arbre grossit-il?
Contrairement à une poutre de maison, le tronc d’un arbre n’est pas une structure figée. Il évolue continuellement. Sa croissance en diamètre est assurée par le cambium, une très mince couche de cellules située tout juste sous l’écorce.
Chaque année, le cambium produit notamment de nouvelles cellules vers l’intérieur du tronc qui formeront le xylème, autrement dit, le bois. C’est l’accumulation de ces nouvelles couches qui permet au tronc et aux branches de grossir avec les années. Dans nos régions, les variations de croissance au cours d’une saison permettent de distinguer les fameux cernes annuels.
On peut donc comparer un arbre à une construction qui ne serait jamais réellement terminée.
Chaque année, un nouvel étage de bois est ajouté autour de la structure existante. Cependant, contrairement à un entrepreneur qui suivrait un plan bien précis, l’arbre doit constamment composer avec son environnement.
La quantité de bois produite dépend évidemment de la vigueur de la tige et des ressources disponibles. Un arbre avec une grande cime bien garnie de feuilles dispose généralement d’une meilleure capacité de croissance qu’un arbre opprimé sous ses voisins. C’est d’ailleurs l’un des principes derrière plusieurs travaux d’aménagement forestier : donner davantage d’espace aux tiges d’avenir afin qu’elles puissent développer leur cime et croître plus rapidement. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette nouvelle couche de bois n’est pas toujours de la même épaisseur partout.
Tous les côtés ne poussent pas de la même façon
Les arbres doivent supporter leur propre poids, celui de leurs branches ainsi que les charges supplémentaires engendrées par la neige et le verglas. À cela s’ajoute le vent qui fait continuellement bouger le tronc et la cime.
Prenons deux érables du même âge. Le premier pousse seul au milieu d’un champ alors que le second se trouve au cœur d’une érablière dense. Bien qu’ils puissent avoir exactement le même âge, leur apparence risque d’être très différente.
L’érable de champ reçoit de la lumière de tous les côtés et peut développer une cime très large. Il est également exposé directement au vent. Celui de la forêt doit plutôt compétitionner avec ses voisins pour la lumière. Sa cime est généralement plus petite et concentrée vers le haut alors que les arbres qui l’entourent contribuent à diminuer son exposition au vent.
Les deux arbres ne font donc pas face aux mêmes contraintes et leur croissance s’adaptera en conséquence.
■ Jeune chêne rouge en milieu ouvert |
■ Chêne rouge de 30 ans en milieu forestier |
C’est aussi ce qui explique qu’une souche n’est pas toujours parfaitement ronde. Si un arbre a été incliné pendant une partie de sa vie, ou si sa cime s’est développée davantage d’un côté, il peut produire des cernes asymétriques. Le cœur de son tronc se retrouve alors décentré. L’arbre ne cherche donc pas uniquement à produire le plus de bois possible. Il doit également maintenir une structure capable de supporter sa cime et de conserver sa position.
■ Épinette au coeur décentré
Un arbre penché veut-il se redresser?
Il suffit de se promener en forêt pour trouver des arbres qui ont une forme plutôt particulière. Certains ont été couchés par la neige lorsqu’ils étaient jeunes, d’autres ont été partiellement déracinés par le vent ou ont simplement poussé en direction d’une ouverture pour aller chercher davantage de lumière.
Pourtant, il est fréquent de voir un arbre dont la base est fortement inclinée alors que la partie supérieure du tronc est redevenue pratiquement verticale. Comment a-t-il fait?
C’est ici qu’entre en jeu le bois de réaction.
Lorsqu’un arbre demeure incliné, il peut modifier les caractéristiques du bois qu’il fabrique afin de corriger ou de maintenir sa position. Les feuillus et les résineux utilisent toutefois deux stratégies différentes.
■Chezles feuillus comme l’érable, le bouleau ou le peuplier, on parle de bois de tension. Celui-ci se forme principalement sur le dessus d’une tige ou d’une branche inclinée. Comme son nom l’indique, ce bois agit en tension et contribue en quelque sorte à « tirer » la tige vers le haut.
■Chezles résineux comme le sapin, l’épinette ou le pin, c’est plutôt du bois de compression qui est développé. Celui-ci se forme principalement sous la partie inclinée et contribue à « pousser» la tige vers le haut.
Deux stratégies différentes pour arriver sensiblement au même résultat : maintenir la structure de l’arbre dans une position fonctionnelle.
Le phénomène ne s’applique pas uniquement au tronc. Regardez une grosse branche presque horizontale sur un vieil arbre. Elle peut peser plusieurs centaines de livres et pourtant demeurer en place pendant des dizaines d’années. La forme de la branche et le bois qu’elle produit s’adaptent aux contraintes qu’elle doit supporter.
Le bois de réaction est très utile pour l’arbre, mais il est moins apprécié lorsqu’on désire transformer celui-ci en bois d’œuvre. Ses propriétés sont différentes de celles du bois normal et il peut notamment provoquer davantage de déformation lors du séchage. Un tronc fortement courbé ou présentant une croissance très asymétrique n’est donc pas toujours idéal pour produire une belle pièce de sciage droite.
Après une éclaircie, tout change
Le phénomène devient particulièrement intéressant lorsqu’on aménage un boisé.
Lors d’une éclaircie commerciale, on récolte une partie des arbres afin de libérer les meilleures tiges. Ces dernières disposent alors de davantage de lumière, d’eau et de nutriments pour poursuivre leur croissance. Leur cime peut prendre de l’expansion et leur croissance en diamètre peut augmenter.
Mais il y a une autre conséquence : les arbres résiduels deviennent également plus exposés au vent.
Un arbre ayant passé plusieurs dizaines d’années entouré de voisins n’a jamais eu à supporter les contraintes d’un arbre poussant à découvert. Lorsque plusieurs de ses voisins disparaissent subitement, son environnement change du jour au lendemain. Cet arbre, désormais seul, aura besoin de temps pour s’y adapter.
C’est notamment pourquoi il faut faire preuve de prudence lorsqu’on éclaircit certains peuplements trop âgés ou trop denses. Retirer trop d’arbres d’un seul coup peut exposer les tiges restantes à des contraintes auxquelles elles étaient peu habituées. Dans les années suivantes, certaines peuvent casser ou être déracinées par le vent. C’est ce qu’on appelle communément un chablis.
À l’inverse, une éclaircie réalisée au bon moment permet aux arbres résiduels de profiter graduellement de l’espace libéré. Leur cime se développe et leur diamètre augmente. Avec le temps, ils adaptent leur structure à leur nouvel environnement.
Encore une fois, tout est une question de vigueur et de « timing ». Un jeune arbre vigoureux possède une meilleure capacité à réagir à un changement qu’une vieille tige déjà affaiblie. Voilà pourquoi une éclaircie commerciale donne généralement de meilleurs résultats lorsqu’elle est réalisée suffisamment tôt dans la vie d’un peuplement.
Les blessures racontent aussi une histoire
Dans mon précédent article (édition de l’été 2026), nous avons vu que les arbres ne guérissent pas leurs blessures comme les humains. Ils les compartimentent. Une branche cassée, une blessure de débardage ou une mauvaise coupe d’élagage ne disparaît donc jamais réellement du tronc.
La croissance annuelle joue toutefois un rôle important dans la suite des choses.
Après une blessure, l’arbre continue de produire du nouveau bois autour de la zone affectée. Avec les années, cette croissance peut progressivement recouvrir la blessure et l’emprisonner à l’intérieur du tronc. C’est pourquoi une vieille blessure peut devenir pratiquement invisible de l’extérieur alors qu’elle demeure très évidente lorsqu’on coupe l’arbre.
On peut parfois observer le phénomène directement sur une souche ou une bille. Les cernes contournent une ancienne blessure avant de reprendre graduellement une forme plus régulière. C’est un peu comme si l’arbre avait écrit l’évènement directement dans son bois.
Une branche cassée, une année de croissance difficile, un changement important dans l’environnement ou une blessure mécanique peuvent ainsi laisser des traces pendant plusieurs dizaines d’années.
Cela ne veut pas dire que toutes les formes irrégulières sont causées par une blessure. Un tronc ovale ou un cœur décentré peut aussi être le résultat d’une inclinaison, d’une cime déséquilibrée ou d’autres contraintes subies pendant la croissance. Il faut donc regarder l’arbre dans son ensemble avant de tirer des conclusions.
Regardez les souches!
La prochaine fois que vous couperez un arbre, prenez quelques secondes pour regarder sa souche avant de passer au suivant. Vous pourriez être surpris par la quantité d’information qui s’y trouve.
Le cœur est-il bien centré? Les cernes ont-ils tous la même largeur? Y a-t-il un changement soudain dans la croissance? Une ancienne blessure est-elle visible? Certains cernes sont-ils beaucoup plus larges d’un côté?
Une souche est en quelque sorte le journal de bord de l’arbre. Chaque cerne correspond à une nouvelle période de croissance et l’ensemble permet de retracer une partie des conditions dans lesquelles l’arbre a vécu.
Il faut toutefois rester prudent dans son interprétation. Un cerne étroit ne signifie pas automatiquement qu’il y a eu une sécheresse et un cœur décentré ne permet pas, à lui seul, de déterminer exactement ce qui est arrivé à l’arbre. Plusieurs facteurs peuvent agir simultanément.
L’important est surtout de comprendre qu’un arbre n’est pas une structure passive. Du jour où il germe jusqu’à sa mort, il doit continuellement s’adapter à son environnement. Il réagit à la lumière, à la compétition, à la gravité, aux blessures et aux différentes contraintes mécaniques
qui lui sont imposées.
Alors, est-ce qu’un arbre « décide » réellement où fabriquer son bois? Pas tout à fait! Mais il possède des mécanismes lui permettant d’ajuster sa croissance aux contraintes qu’il rencontre. La prochaine fois que vous verrez un arbre croche qui réussit malgré tout à pointer sa cime vers le ciel, prenez le temps de l’observer. Derrière cette forme parfois étrange se cache probablement une longue histoire d’adaptation.
■ Une souche est le véritable journal de bord de l'arbre
Pour en savoir plus
Consultez les articles suivants de l’édition de l’été 2026 :
■La compartimentation : Comment les arbres réagissent-ils aux blessures?
■Découvrez l’histoire cachée derrière la croissance des arbres!

