Et la conservation des champignons
On en parle?
Jonathan Cazabonne, M. Sc. Candidat au doctorat en écologie et aménagement des écosystèmes forestiers
Maxence Martin, Ph. D. Professeur en écologie forestière appliquée
Université du Québec en Abitibi- Témiscamingue
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■ Exemple de macromycète (Photo : François Guay)
Les champignons sont des maillons souvent invisibles, mais irremplaçables des écosystèmes, de nos sociétés et de notre économie. Ils figurent parmi les groupes d’organismes les plus diversifiés et les plus importants de la planète. Pourtant, ils demeurent largement méconnus et négligés dans les stratégies de conservation de la biodiversité. Comme les animaux et les plantes, les champignons sont aussi menacés. Ils doivent être protégés au même titre.
Peut-on affirmer dans ce contexte que l’on protège l’ensemble de la biodiversité? Pas vraiment. Les stratégies de conservation se concentrent depuis longtemps sur un nombre restreint d’espèces dites « charismatiques », comme le panda ou le koala. Ces espèces emblématiques ne représentent pourtant que quelques grains de sable dans une plage qui symboliserait la biodiversité. Contrairement à ce que nos yeux peuvent nous laisser croire, la grande majorité du vivant est invisible à l’œil nu. Elle est difficile à observer et à étudier, et trop souvent mise de côté.
Saviez-vous que l’on connaît actuellement plus de deux fois plus d’espèces de champignons que d’espèces de mammifères, d’oiseaux, de reptiles, d’amphibiens et de poissons réunis? À ce jour, environ 157 000 espèces de champignons ont été décrites. Or, les scientifiques estiment qu’il en existerait au moins 2,5 millions! Ce serait cinq fois plus que toutes les espèces de vertébrés et de plantes actuellement connues. Les champignons formeraient donc l’un des groupes d’organismes les plus diversifiés de la planète, aux côtés des insectes. Surtout, cela signifie que plus de 90 % de cette diversité reste à découvrir. Rien que ça.
Loin des yeux, loin du cœur…
Cela peut sembler paradoxal : les espèces au cœur du fonctionnement des écosystèmes sont généralement les moins connues et les moins protégées. Comment en est-on arrivé là? On peut suivre un mammifère avec une caméra. On peut identifier un oiseau à son chant. On peut reconnaître une plante à ses fleurs. Mais les champignons? La majorité des espèces fongiques présentes dans l’environnement sont microscopiques. Les étudier exige souvent le recours à des techniques de séquençage à haut débit de l’ADN présent dans l’environnement. Même les champignons visibles à l’œil nu – les macromycètes – ne nous facilitent pas la tâche. Beaucoup peuvent passer inaperçus de par leur petite taille et sont éphémères. Si vous n’êtes pas au bon endroit au bon moment, c’est raté!

■ Figure 1. Une petite partie des espèces de champignons sur notre planète produit des structures de reproduction visibles à l’œil nu (macroscopiques), tandis que la majorité des espèces de champignons nous est invisible, leurs structures reproductrices étant microscopiques. (Illustration : Mathias Rocheleau-Duplain / BioRender)
Lexique
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Biodiversité : désigne la diversité du monde vivant sous toutes ses formes : la diversité génétique (des gènes), spécifique (des espèces), des écosystèmes, mais aussi la diversité des interactions entre les organismes et entre les organismes et le milieu dans lequel ils vivent.
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Diversité cryptique : désigne l’existence de plusieurs espèces différentes qui se ressemblent tellement d’un point de vue morphologique qu’elles ont été regroupées sous un même nom d’espèce.
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Espèce charismatique : espèce qui suscite l’intérêt, l’affection, la sympathie ou l’attention du public, souvent en raison de son apparence. Ces espèces sont souvent mises de l’avant dans les campagnes de conservation de la biodiversité.
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Séquençage à haut débit : le séquençage à haut débit est une technique de biologie moléculaire qui permet d’analyser rapidement l’ADN de milliers d’individus présents dans un échantillon environnemental, tel qu’un peu de sol.
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Macromycète : champignon qui produit des structures reproductrices macroscopiques, c’est-à-dire suffisamment grandes pour être visibles par nos yeux.
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Science citoyenne : science entreprise ou appuyée par des personnes qui ne sont pas des scientifiques de profession.
Les champignons ont du mal à rentrer dans les cases...
Certains concepts qui nous paraissent évidents chez les animaux et les plantes deviennent beaucoup plus compliqués quand il est question des champignons. Prenez la notion d’individu. Plusieurs champignons que l’on ramasse dans un site donné peuvent appartenir au même individu sous terre... ou à des individus complètement différents! Difficile, dans ces conditions, d’estimer la taille des populations, leur distribution spatiale et leur évolution dans le temps. Or, ces informations sont importantes pour évaluer le risque d’extinction des espèces dans le cadre de la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Un autre défi est la diversité cryptique. Mais quésaco? Historiquement, les naturalistes rangeaient dans la même « boîte », c’est-à-dire sous un même nom d’espèce, les champignons se ressemblant. Cependant, cette approche atteint vite ses limites. Deux champignons qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau au premier coup d’œil peuvent s’avérer être des espèces différentes; c’est l’ADN qui nous l’apprend! Séquencer l’ADN est donc devenu aujourd’hui la norme pour confirmer l’identité d’un champignon.
Les champignons en manque d'attention
En plus d’être méconnus, les champignons sont loin d’être les organismes les plus populaires. Moisissures, pathogènes d’arbres, espèces toxiques, voire mortelles... les champignons n’ont pas toujours bonne presse. Cette image biaisée des champignons est notamment nourrie par un manque de sensibilisation à leur diversité et à leurs rôles écologiques. La mycologie, la science qui étudie les champignons, est rarement enseignée dans les systèmes éducatifs et reste sous-financée. Comme on dit : on protège ce qu’on aime, et on aime ce qu’on connaît. Mieux connaître les champignons, c’est aussi mieux protéger cette partie importante de notre patrimoine naturel. Un patrimoine sans lequel le monde tel qu’on le connaît n’existerait tout simplement pas.

■ Photo : Mathias Rocheleau-Duplain
La conservation des champignons dans tous ses états
Les champignons font face aux mêmes menaces que les plantes et les animaux : expansion agricole et urbaine, ruissellement de fertilisants azotés, déforestation, certaines coupes forestières, changements climatiques. Parmi les 1 351 espèces fongiques figurant sur la Liste rouge des espèces menacées de l’UICN, 412 sont considérées comme menacées. La situation est d’autant plus préoccupante que l’immensité de la diversité fongique reste encore à découvrir. De nombreuses espèces pourraient être en danger d’extinction et disparaître sans même que l’on s’en rende compte.
![]() ■ Figure 2. Seule une petite fraction de la diversité des champignons estimée sur notre planète est connue et présente sur la Liste rouge de l’UICN. |
![]() ■ Figure 3. Comparaison du nombre d’espèces figurant sur la Liste rouge de l’UICN (version 2026-1) selon les grands règnes du vivant. Le nombre d’espèces est plus de 70 fois plus élevé chez les animaux et près de 60 fois plus élevé chez les plantes que chez les champignons. |
Et le Québec dans tout ça?
Les champignons au Québec sont eux aussi menacés et méconnus. Selon la base de données de Mycoquébec, plus de 3 600 espèces de champignons ont été documentées au Québec. L’initiative fédérale Espèces sauvages 2020 recense au Québec 332 espèces de champignons vulnérables, 122 espèces en péril et 20 espèces gravement en péril. Malgré ce constat, le Québec ne dispose pas encore d’une liste officielle des espèces fongiques menacées ou vulnérables. Avec plus de 906 000 km2 de forêts, le Québec offre un aperçu de l’étendue de la diversité fongique qu’il reste à découvrir, et surtout, à protéger.
Et si la science citoyenne changeait la donne?
Étant donné le manque de mycologues professionnels dans les universités, la science citoyenne représente une voie prometteuse pour mieux connaître et protéger les champignons au Québec et ailleurs. Vous, qui lisez ce texte, pouvez aussi aider les mycologues à faire avancer la conservation des champignons au Québec. Documentez les espèces que vous croisez sur des plateformes de science citoyenne comme iNaturalist ou MushroomObserver. Rejoignez un club de mycologie près de chez vous. Et parlez des champignons autour de vous, de leur diversité, de leurs rôles écologiques, des menaces qui pèsent sur eux. Mieux protéger les champignons, c’est aussi contribuer à mieux protéger l’ensemble de la biodiversité et les écosystèmes qui l’abritent.



