Articles automne 2021

LE PIÉGEAGE : UN OUTIL DE CONTRÔLE DES POPULATIONS DE COYOTES EN GASPÉSIE

PAR SIMON LAMOUREUX, BIOL. M.SC., FÉDÉRATION DES TRAPPEURS GESTIONNAIRES DU QUÉBEC


(photo : Louis-Pierre Ouellet)

 

Le coyote (Canis latrans) est un canidé généraliste dont l’aire de répartition a grandement augmenté au cours des décennies. Dans la région de la Gaspésie, ce prédateur est devenu l’un des principaux facteurs limitant le rétablissement des populations de caribou de la Gaspésie (Rangifer tarandus caribou). La collaboration des piégeurs locaux au programme de rétablissement de l’espèce est donc encouragée afin de pouvoir contrôler ce prédateur dans la région.

La dynamique des populations de certains animaux au Québec a considérablement évolué au cours des dernières décennies. Ce changement provient entre autres de l’aménagement forestier intensif dans certaines régions qui a contribué à modifier la quantité d’habitats de bonne qualité pour certaines espèces.
 

LE COYOTE, UN CANIDÉ OPPORTUNISTE

L’un des animaux les mieux connus pour avoir su tirer profit de ces changements est le coyote. Rusé et à la réputation controversée, ce canidé opportuniste a fait son apparition au Québec dans les années 1940 pour étendre son aire de répartition vers l’Est canadien graduellement. Cette expansion est principalement attribuable à des conditions favorables créées par l’Homme au fil du temps. Au sud du fleuve Saint-Laurent, la croissance marquée de l’agriculture a notamment permis la création de zones agricoles favorables qui étaient autrefois complètement occupées par la forêt. De plus, la chasse intensive du loup gris (Canis lupus), qui a mené à la disparition de l’espèce dans certaines régions, a laissé un large territoire vacant pour le coyote tout en diminuant considérablement la prédation sur certaines proies. Finalement, l’aménagement forestier intensif a fortement modifié la structure du couvert forestier mature au profit de jeunes milieux ouverts. Ces facteurs combinés ont favorisé l’implantation du coyote, dont les premières observations en Gaspésie remontent à 1973. De nos jours, le coyote est présent partout au Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie et est devenu l’une des rares espèces animales à voir son aire de répartition s’accroître malgré la pression de chasse et de piégeage effectuée par l’Homme.
 

UNE EXPLOITATION FORESTIÈRE FAVORABLE

L’exploitation forestière de la Gaspésie au cours des dernières décennies a grandement modifié le profil forestier de la région, passant d’une matrice à prédominance de résineux matures à une matrice à prédominance de jeunes peuplements feuillus. Ce changement a provoqué une modification de la densité de végétation, notamment chez les arbres et arbustes fruitiers qui ont grandement participé à l’abondance de certaines espèces, dont l’orignal (Alces alces), le cerf de Virginie (Odocoileus virginianus) et le lièvre d’Amérique (Lepus americanus). La présence marquée de ces espèces dans les sites en régénération nouvellement créés par l’industrie forestière représente une source alimentaire importante pour différentes espèces, tel le coyote, et contribue au maintien d’une densité importante de prédateurs. Considérer les exigences de la biodiversité lors des stratégies de planification forestière est un élément important pour effectuer une forme de foresterie durable, intégrative et écosystémique. Malgré le fait que certaines espèces soient favorisées par les coupes forestières sur un territoire spécifique, plusieurs animaux associés aux forêts matures tendent à déserter ces secteurs, de même que plusieurs proies pour lesquelles la végétation n’offre plus un couvert végétal adéquat pour leur protection.
 

UNE PRÉDATION ACCENTUÉE SUR LE CARIBOU DE LA GASPÉSIE

Le caribou de la Gaspésie fait partie d’une population appartenant à l’écotype montagnard et constitue le dernier vestige des populations de caribou ayant occupé la péninsule gaspésienne et les provinces maritimes. Aujourd’hui, la répartition de cette espèce est essentiellement concentrée dans le parc national de la Gaspésie autour des monts Chic-Chocs et McGerrigle, et dans une zone d’une dizaine de kilomètres autour du parc (figure 1). Cette population a obtenu en 2009 le statut d’espèce menacée en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du gouvernement du Québec. Depuis 1980, la population est passée d’environ 250 individus à une quarantaine de nos jours. Les principales causes de ce déclin sont liées aux impacts de l’aménagement forestier intensif dans la région.

Figure 1 : aire de répartition du caribou de la Gaspésie
Figure 1 : Aire de répartition du caribou de la Gaspésie dans les régions administratives du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine.

En modifiant la matrice forestière et en fragmentant le paysage par la construction de chemins forestiers, l’Homme a graduellement réduit l’habitat de bonne qualité du caribou tout en favorisant la présence du coyote. Cette densité accrue de prédateurs a comme effet d’augmenter les risques de rencontre entre le coyote et le caribou pouvant se traduire par une hausse de la prédation sur les faons au-delà du seuil que l’espèce peut soutenir. Aujourd’hui, plusieurs experts s’entendent pour dire que le coyote est l’un des principaux prédateurs des faons du caribou tout en ayant un impact dans la mortalité observée chez certains spécimens adultes.


UN PROGRAMME DE RÉGULATION DES PRÉDATEURS

Le caribou de la Gaspésie est actuellement encadré par un plan de rétablissement établi par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). Cet outil scientifique se veut une aide qui, jumelée aux recommandations de l’industrie forestière et à celles du milieu social et économique, permettra de cesser le déclin et d’accroître le nombre d’individus dans la population. Pour répondre aux objectifs fixés, l’équipe de rétablissement de l’espèce a ciblé 12 mesures s’appliquant au territoire occupé. Parmi ces mesures, maintenir un programme de régulation des prédateurs de façon à augmenter le prélèvement des coyotes et d’ours noirs par la mise en valeur du piégeage sur les territoires adjacents au parc national a été ciblé. Pour y arriver, les piégeurs détenant un terrain de piégeage à droit exclusif situé à proximité du parc sont invités à optimiser l’effort de piégeage et la mise en valeur du coyote afin d’étendre la gestion des prédateurs sur un plus grand territoire.

Dans le cadre d’un programme de régulation des prédateurs, il est important de considérer le patron de déplacement de l’espèce et sa capacité à occuper de nouveaux territoires laissés vacants par le retrait d’individus. Dans le cas du coyote, il existe deux types de domaines vitaux : celui des individus dits « résidents » et celui des individus en dispersion. Ces derniers sont principalement de jeunes individus nomades qui utilisent un domaine vital beaucoup plus vaste que les individus résidents. Des études ont démontré que les anciennes stratégies de contrôle des prédateurs étaient considérées trop locales si l’on considère les stratégies d’utilisation de l’espace par le coyote. En retirant des individus présents uniquement dans le parc national de la Gaspésie, le territoire vacant était recolonisé en peu de temps par les individus situés en périphérie du parc.

De plus, malgré la répartition spatiale et altitudinale qui sépare le caribou du coyote, ce dernier peut malgré tout avoir accès à des secteurs utilisés par les femelles caribou durant les périodes de vulnérabilité des faons, particulièrement dans les secteurs situés en dehors du parc national de la Gaspésie. En favorisant le piégeage du coyote sur un plus grand territoire, les piégeurs pourront diminuer la probabilité que les prédateurs situés à proximité du parc viennent recoloniser le secteur à la suite d’un effort de piégeage tout en augmentant la survie des faons et des adultes reproducteurs. Également, par son expertise du comportement et de la biologie de l’espèce, le piégeur peut aisément mettre en pratique une récolte permettant de préserver un équilibre dans le ratio prédateurs-proies sur un territoire donné. En mettant en valeur le coyote lors de la récolte, le piégeur est en mesure de maintenir l’espèce à un niveau socialement acceptable, ce qui se traduira par une offre faunique de meilleure qualité pour les individus restants, contribuera à réduire les risques de maladies au sein de la population et contribuera à la préservation des espèces menacées ou vulnérables comme le caribou.

Le contrôle des prédateurs est souvent considéré comme une mesure d’urgence temporaire afin de stabiliser une population en déclin. Dans le cas du caribou, la dynamique de la population est régulée par la présence de prédateurs qui sont eux-mêmes régulés par la présence d’habitats favorables pour eux ; il est donc important de créer une matrice forestière moins propice aux espèces prédatrices et à leurs proies si l’on souhaite diminuer la prédation sur l’espèce menacée. Bien que les limites du parc national de la Gaspésie soient protégées de toute exploitation forestière, des études ont démontré que le caribou peut passer jusqu’à 20 % de l’année à l’extérieur des limites du parc où les forêts sont exploitées. En jumelant le contrôle des prédateurs à des démarches visant à créer une matrice forestière propice pour le caribou (reboisement des sentiers forestiers, réduction de l’accessibilité aux fruits attrayants pour le coyote), il est possible de rétablir un ratio prédateurs-proies adéquat permettant de freiner le déclin de l’espèce.

Caribous de la Gaspésie

Caribous de la Gaspésie photographiés au sommet du mont Albert. (Photo : Philippe Hamel-Huard)

Lièvre d'Amérique

Le lièvre d’Amérique : une proie importante pour le coyote. (Photo : Thierry Gariépy)

 

EN SAVOIR PLUS

Contactez l’auteur par courriel : simon.lamoureux@ftgq.qc.ca

Pour plus d’information sur le piégeage des canidés et la mise en valeur des animaux à fourrure, visitez les sites suivants :

www.ftgq.qc.ca/formations/#piegeage-gestion-canides

 

 

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