LA FORÊT QUI MARCHE
PAR GABRIEL GRENIER, ENSEIGNANT EN AMÉNAGEMENT DE LA FORÊT, CFP LE GRANIT DE LAC-MÉGANTIC
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■ (photo : Gabriel Grenier)
Avez-vous déjà pensé à la quantité de plantes indigènes qui finissent broyées sous les déchiqueteuses et les pelles mécaniques lors de l’implantation d’un nouvel immeuble? Ce déboisement demeure nécessaire au développement des villes pour la construction des routes, des zones résidentielles et commerciales, et des autres infrastructures d’utilité publique, mais, depuis cette année, il est désormais possible de sauver une part de ces précieux végétaux. La Forêt qui marche est un organisme à but non lucratif permettant aux citoyens de venir récolter des végétaux qui seraient autrement voués à la destruction : la forêt prend ses valises, et déménage.
L’IDÉE GÉNÉRALE
En 2019, l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec de l’Estrie (APCHQ-Estrie) cherchait des façons de contribuer à protéger l’environnement et à combattre les changements climatiques. À la suite de discussions avec la Ville de Sherbrooke et de recherches de projets, René Desrosiers, un des administrateurs de l’APCHQ-Estrie, a trouvé l’essai de la maîtrise en environnement de Nicole Comtois dans laquelle elle développait ce concept de transplanter des végétaux à partir de sites voués au déboisement. Des rencontres entre ces différents intervenants, dont Nicole Comtois et d’autres bénévoles, ont mené à la mise sur pied officielle de l’organisme La Forêt qui marche.
La première opération de récolte, organisée au printemps 2021, a été un franc succès. Voici un résumé de la démarche. Des entrepreneurs possédant des terrains contactent La forêt qui marche et une première vérification sommaire est faite sur le terrain. L’organisme s’assure que le site est accessible et sécuritaire pour organiser une cueillette. Puis, une carte du lieu tirée d’un cadastre municipal est faite et un lieu de rendez-vous est établi. Ensuite, les activités de promotion sont enclenchées via le site Web et les médias sociaux de l’organisme. Le matin de la cueillette, des bénévoles montent un kiosque d’accueil, préparent des outils de transplantation tels des brouettes, des pelles, des sacs de jute, etc., et dirigent les cueilleurs. Une fois en forêt, biologistes, forestiers ou autres spécialistes des plantes sillonnent le territoire pour relever ses petits trésors, conseiller les cueilleurs sur leur choix de plantes, prodiguer quelques conseils pour les déraciner ainsi que des indications sur comment et où les transplanter. Ces activités de cueillette sont gratuites et ouvertes à tous. Certains participants viennent de déménager et veulent planter des arbres, d’autres possèdent des jardins bien établis, mais cherchent des plantes qui tolèrent davantage l’ombre ou qui se plairaient dans des recoins plus humides.

Bénévoles et cueilleurs lors d'une opération de récolte.
EXEMPLES DE RÉCOLTES
La diversité des plantes cueillies varie beaucoup selon la forêt, mais toutes celles ayant fait l’objet d’une cueillette jusqu’à présent renfermaient beaucoup de petits bijoux qui ont trouvé preneur. Parfois, les plants de bleuets sauvages partaient par talle entière, d’autres fois, chêne à gros fruits, épinette blanche ou érable rouge pliaient bagage vers de nouvelles demeures. Les petits fruits comme les mûres, les framboises et les bleuets restent des végétaux assez prisés tout comme les plants d’asclépiades, les noisetiers à long bec et les amélanchiers. La dernière cueillette a même offert des aronies noires pour les cueilleurs les plus audacieux. Cet arbuste donne un fruit noir comestible riche en vitamine, mais dont le goût peut être surprenant pour les palais néophytes.
Pour ceux qui cherchent des végétaux plus rares ou capricieux, sachez que des sabots de la vierge ont été cueillis dans plus d’une forêt jusqu’à présent, en plus d’autres fleurs forestières associées au sous-bois : trille ondulé, médéole de Virginie, actée à gros pédicelles, cornouiller du Canada, aralie à tige nue et même des platanthères. Quelques connaisseurs cherchaient même des tapis de mousse pour différents projets horticoles et d’autres des fougères au feuillage verdoyant comme l’osmonde cannelle pour habiller un point d’eau. Parmi les cueilleurs habitués se trouvent aussi des étudiants universitaires qui viennent garnir leur herbier sans les remords qui peuvent accompagner la récolte de beaux spécimens sauvages.

Platanthère grandiflore
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Aronie noire
L’acte de sauver des végétaux reste très louable, tout comme celui de vouloir restaurer l’environnement écologique de nos villes par l’implantation de végétaux indigènes, mais il important de connaître ce que l’on transplante. À ce sujet, le nerprun bourdaine (petit arbre exotique) était présent dans chacune des cueillettes organisées. Même si son feuillage vert foncé peut en charmer plus d’un, il est important de ne pas en transplanter, car sa présence nuit à la régénération naturelle des forêts et réduit la biodiversité, en plus de poser de sérieux problèmes aux stratégies sylvicoles puisqu’il est très envahissant. Plusieurs études soulignent son impact négatif dans nos paysages forestiers. La même chose pourrait être dite pour la renouée japonaise, le phragmite ou les autres plantes exotiques envahissantes.
CONSEILS POUR LA TRANSPLANTATION DE VÉGÉTAUX
Pour ceux qui seraient tentés de faire « marcher » des végétaux (les transplanter ailleurs pour assurer leur survie), voici quelques conseils. Évitez les grandes chaleurs de l’été : le meilleur moment reste lorsque les plantes sont en dormance. Ainsi, un arbre qui est transplanté à l’automne lorsqu’il a déjà perdu ses feuilles ne subira pas autant de stress que lors d’une même opération réalisée durant sa pleine feuillaison (juillet-août). Il est toutefois possible de le faire avec plusieurs précautions. Prenez une grosse motte de terre afin de conserver un maximum de racine ainsi que la biodiversité qui se trouve déjà autour du système racinaire. Ensuite, vous devez le replanter le plus rapidement possible afin d’éviter que les racines ne s’assèchent. Puis, il faut l’arroser beaucoup et souvent. Le déracinement lui fait perdre une bonne partie de ses racines et son feuillage peinera à survivre faute d’avoir suffisamment d’eau. Un bon vieux dicton souligne qu’il faut « arroser tous les jours pendant une semaine, toutes les semaines pendant un mois et tous les mois pendant un an » et l’arbre deviendra grand.
Dans les faits, cela varie selon le temps de l’année durant lequel vous le plantez, selon la grosseur de la motte de terre prélevée, selon le cycle de la plante et selon ses besoins en eau. Si vous cueillez un trille ondulé à la fin de l’été et que vous ramassez une très grosse motte de terre, il se peut que vous ayez la majorité de ses racines, donc elle ne nécessitera pas beaucoup d’arrosage. L’apport azoté (par exemple l’ajout de fumier) n’est pas obligatoire, mais, si vous le désirez, gardez cette application pour le printemps, car le faire au milieu de l’été peut inciter l’arbre à faire des pousses végétatives au détriment d’un bon aoûtement, soit d’un bon durcissement des tissus qui permettra de bien passer au travers de l’hiver.
POURQUOI LES PLANTES INDIGÈNES
Certains pourraient se demander pourquoi utiliser des végétaux indigènes, alors que l’on peut aisément se procurer différents arbres, arbustes et fleurs dans les jardineries sans avoir à les déraciner soi-même, ce qui peut être exigeant. Les jardineries offrent de plus en plus de plantes indigènes, mais les plantes exotiques demeurent la norme par la riche palette de couleurs et de formes offertes. Redonnez un peu de blasons à nos fleurs et à nos arbres indigènes donnerait un excellent coup de pouce pour améliorer la qualité de l’environnement, car ces spécimens abritent une foule d’espèces d’insectes natifs et par conséquent d’oiseaux. Ces plantes ont évolué dans ce paysage, cette vallée ou ce versant de la ville. Conséquemment, elles survivent souvent mieux à l’hiver et ne requièrent habituellement pas d’arrosage. En gardant ou en transplantant des arbres, arbustes et plantes indigènes d’une région donnée, vous permettez à plusieurs espèces d’insectes et d’oiseaux (ainsi que toute la biodiversité associée) de poursuivre leur vie dans vos quartiers. Au fil du mûrissement des arbres d’un quartier, l’ombre qu’ils procurent change les conditions d’humidité et de chaleur. Vous pourrez désormais introduire des plantes, arbustes et fougères qui tolèrent davantage l’ombre de cette canopée urbaine. Ces nouvelles plantes supporteront d’autres formes de vie, elles aussi. Sans oublier que chaque plante capte du carbone, filtre l’air et aide à retenir de l’eau qui autrement lessiverait une partie des minéraux et s’en irait dans les cours d’eau ou dans le système d’épuration de la ville.



LA RESTAURATION ÉCOLOGIQUE DES VILLES
Utiliser des plantes indigènes s’inscrit dans une démarche de restauration de la ville qui peut être poussée un peu plus loin. Vous pourriez aménager quelques points d’eau pour augmenter la quantité d’espèces pouvant prospérer dans ce nouvel écosystème banlieusard. Salamandres, grenouilles, crapauds et insectes aquatiques s’inviteront dans l’arrière-cour. La rétention de l’eau de pluie par un terrassement inégal, la climatisation naturelle par l’épanouissement des grands arbres et l’introduction de fleurs forestières et autres plantes sauvages permettra aux chants des oiseaux et des anoures de reprendre leur place au travers des haies de cèdres et des piscines hors terre. La forêt se redessinera graduellement au travers des villes, et ce, pour le plus grand bien de tous. J’irai même un peu plus loin en disant que de laisser une partie de son terrain de manière non entretenue, ou minimalement, redonnerait quelques parcelles jadis couvertes de forêt pour que des gènes spontanés s’expriment. Vous seriez probablement surpris de voir les riches couleurs des nouvelles fleurs de prairies qui ne cherchent qu’à pousser, d’entendre de nouveaux chants de grillons heureux de retrouver du foin long où prospérer et d’admirer les diverses toiles d’araignée soigneusement tissées entre les tiges florales désormais montées en graine. Je rêve de cette ville où plantes, animaux et champignons se mélangent davantage et où le contact avec la nature ne se fait plus seulement par le biais des espaces verts planifiés ou des escapades en montagne lors de la fin de semaine.
Le projet de La forêt qui marche représente un pas vers ce milieu de vie plus naturel, ce milieu de vie qui correspond non seulement aux humains, mais aux autres formes de vie qui habitent les mêmes coteaux, les mêmes vallées et les mêmes plaines que nous. Accepter l’autre, ce n’est pas seulement saluer son voisin, c’est aussi accepter la grive solitaire, la salamandre cendrée, la lobélie cardinale et le tilleul d’Amérique. L’intégrité écologique de nos villes ne devrait pas seulement reposer sur une bonne planification urbaine (c’est très important, j’en conviens). Chaque citoyen peut, par son rôle d’intendant, contribuer à la qualité de l’air et de l’eau ainsi qu’à la captation de carbone par les plantes et à la biodiversité en général. Réduire les îlots de chaleur commence par votre cour arrière.
SOUVENIRS DE JOURNÉES DE RÉCOLTE
Je participe à La Forêt qui marche à titre de forestier et ce qui m’enchante le plus c’est de voir les cueilleurs découvrir la forêt. Ils entrent en forêt avec une pelle et des yeux grands, et en sortent les mains pleines et le cœur rempli de chant d’oiseaux. Se retrouver en forêt représente une source d’émerveillement intarissable à qui se laisse vulnérable. J’y vois des gens heureux d’apprendre sur de nouvelles plantes, de goûter de nouveaux fruits, de sentir de nouvelles herbes. Ils s’imaginent en train de planter tel arbre dans tel coin, telle plante le long de la galerie… En discutant avec eux, je retiens de ces ingénieurs, informaticiens, travailleurs sociaux ou travailleurs de la santé qu’ils partagent l’amour des fleurs, des ronces et des bois.

